Le privilège de l’épée – Ellen Kushner

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Il y a des romans qui ne peuvent décemment rester longtemps dans une PàL. Le Privilège de l’épée est de ceux-là et ce, pour de multiples raisons. Déjà, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer l’autrice lors des Imaginales 2022 et elle m’a laissée une très forte impression (plus que positive). Ensuite, j’avais déjà lu À la pointe de l’épée, également publié chez ActuSF, et ç’avait été un énorme coup de cœur. Même plusieurs années après, je gardais un excellent souvenir de mon incursion dans cette fantasy de mœurs aux personnages si particuliers.

Pouvoir retourner à Bords-d’Eaux ? J’en rêvais !
Et tout s’est encore mieux déroulé qu’espéré.

Quelques mots sur le contexte.
Si vous n’avez pas lu ma chronique du roman précédent de l’autrice, je vais vous résumer en quelques mots l’univers dans lequel évoluent les personnages. Il s’agit d’une société inspirée par l’Ancien Régime français où la fracture sociale est bien réelle. On y retrouve une mentalité très patriarcale et la seule différence notable avec notre propre passé historique est la figure du duelliste. Pour régler un conflit au sein de la noblesse, il est courant d’en appeler à des escrimeurs professionnels qui se battent au premier sang ou à mort, en fonction de l’arrangement préalable entre les deux parties. C’est cette profession qu’on découvre en profondeur dans À la pointe de l’épée, via le personnage de Saint-Vière et c’est ce que le Duc espère faire de Katherine.

On parle de fantasy parce que l’univers est inventé et qu’on ne trouve pas trace de nos personnages historiques. Toutefois, il n’y a aucune trace de magie ou d’un quelconque bestiaire, ni même de légendes extraordinaires. D’où le terme fantasy de mœurs (avancé par Jérôme Vincent à l’époque). Il me semble important de le souligner car je sais que cela ne plait pas à tout le monde. Personnellement, j’adore et je suis conquise.

Quelques mots sur les personnages.
Cette fois-ci, nous suivons principalement Katherine, nièce du Duc Fou de Trémontaine, personnage central (avec Richard Saint-Vière) d’À la pointe de l’épée. Rassurez-vous, nul besoin d’avoir lu les deux mais je le recommande évidemment vu la qualité de l’ouvrage précédent. Katherine, donc, est une jeune fille de quinze ans qui vit avec sa mère et ses frères à la campagne. On apprend rapidement que cette branche de la famille est en conflit depuis des années avec le fameux Duc car celui-ci propose de solder les comptes en échange… de Katherine. Non pas avec des intentions dépravées, simplement il veut que sa nièce se rende à la ville, à ses côtés, et qu’elle apprenne l’art de l’épée.

Au début du roman, Katherine est une jeune fille sérieuse, bien éduquée, innocente dans de nombreux domaines et qui rêve de la ville afin de se rendre à des bals, de se créer des relations, bref comme n’importe quelle personne d’une quinzaine d’années dans un tel contexte. Très vite, elle tombe de haut en se rendant compte qu’elle aura interdiction de porter des robes pour les six prochains mois et qu’elle devra pratiquer l’escrime quotidiennement, auprès de différents maîtres.

Si on suit principalement son évolution au sein de chapitres rédigés à la première personne, Katherine n’est pas le seul personnage sur lequel se focalise la narration. L’autrice propose également des incursions dans l’esprit du Duc Fou (pour mon plus grand bonheur car je gardais une tendresse infinie pour ce personnage depuis À la pointe de l’épée et ce malgré (ou à cause ?) de son côté malsain) mais également d’Artemisia Fitz-Lévy, une jeune femme du même âge que Katherine qui va croiser sa route. Artemisia est une mondaine très superficielle qui cherche le meilleur parti possible afin de se marier. Elle pense l’avoir trouvé en la personne de Lord Ferris, ennemi de Trémontaine, et tombera malheureusement de haut. En plus d’elle, il nous arrivera de suivre son cousin Lucius ou encore une célèbre actrice de théâtre, la Rose Noire. Leurs chapitres tiennent de l’anecdotique au milieu des autres toutefois les deux revêtent une importance certaine au sein de l’intrigue.

Quelques mots sur les thématiques.
Lorsque j’évoquais À la pointe de l’épée, je m’émerveillais de la façon dont Ellen Kushner s’engageait pour la cause LGBTQIA+ en proposant un petit monde où personne ne s’inquiétait que deux hommes s’aiment. Ce n’était pas plus anormal qu’un couple hétérosexuel. Dans Le privilège de l’épée, l’autrice aborde cette fois la question du rôle de la femme par rapport à l’homme et il s’avère que la femme ne dispose pas de beaucoup de droits… Elle n’en a même aucun ou presque. Et toute l’intrigue du roman va s’atteler à le montrer en soulignant des comportements inqualifiables qui sont la norme non seulement pour la majorité des personnages masculins mais aussi pour les féminins.

La première approche a lieu via le personnage même de Katherine qui arrive en ville avec ses conceptions campagnardes de ce que doit être une femme et des objectifs à atteindre en tant que telle. Je l’ai d’ailleurs trouvée assez agaçante au départ à se soucier de son apparence et à geindre vis à vis de son entrainement. Très vite, pourtant, sa personnalité s’affine à mesure que diverses situations se présentent à elle.

Mais c’est surtout via le personnage d’Artemisia que le combat féministe prend tout son sens. Fiancée à Lord Ferris, elle insiste auprès de lui pour l’accompagner à une réception grivoise et secrète où la bonne société ne doit normalement pas être vue. Une fois sur place, son fiancé montre son vrai visage et consomme leur union de manière physique avant même les noces, en se passant de son consentement. En clair, il la viole. En l’apprenant, Katherine va mettre son épée au service de son amie mais c’est bien la seule à s’inquiéter de ses sentiments… Ses parents, pourtant au courant, ne pensent qu’à maintenir la noce et minimisent le traumatisme subi. Les propos tenus sont d’une rare violence et on comprend à plus d’une reprise que la femme n’est qu’un objet de luxe quand la jeune fille est qualifiée de « gâtée » puisque plus vierge…

Ainsi l’un des enjeux du roman sera de venger cet honneur bafoué mais pas uniquement. De manière subtile, les intrigues s’entremêlent pour dresser différents portraits de personnages féminins de diverses puissances, de diverses intelligences aussi. Un peu comme Teresa Grey, une artiste (qui peint de la poterie et écrit des pièces de théâtre) mariée à un noble ivrogne qu’elle décide de fuir et qui subit la honte sociale alors qu’elle n’a fait que se protéger ainsi que le harcèlement de sa belle-famille qui veut absolument un héritier… ou encore Flavia, surnommée la Laideronne à cause de son physique disgracieux, qui dispose pourtant d’une redoutable intelligence dans le domaine des mathématiques et est protégée par le Duc. C’est également la première à être attaquée et moquée lorsque qu’une personne sans honneur décide de s’en prendre à Trémontaine, et la première à devoir se retirer pour se protéger.

C’est donc un roman de cape et d’épées qui se veut féministe et déculpabilisant envers les femmes. J’apprécie beaucoup le message que fait passer le chapitre final où Katherine montre qu’on peut allier les attributs féminins (robe, etc) à ceux de l’épée, qu’on peut être une femme, ressembler à une femme, se comporter comme une femme et avoir tous les droits sur sa propre liberté. C’est cela qui est sublimement représenté sur la couverture, qui prend une toute autre dimension une fois l’ouvrage refermé.

Et outre ces thématiques importantes, on retrouve un roman dans le roman qui montre l’influence (positive) que peut avoir la littérature sur les (jeunes) esprits, une pièce de théâtre, des duels à l’épée et qui pose aussi la question de savoir ce qu’est la folie, finalement. Rappelant qu’on est fou face à une norme… Et que les plus grands penseurs, les personnalités les plus libres, sont souvent décriées parce qu’incomprises.

La conclusion de l’ombre : 
Le privilège de l’épée est un bijou à l’égal d’À la pointe de l’épée. Ellen Kushner retourne dans les Bords-d’Eaux pour proposer une fantasy de mœurs qui se penche cette fois sur la condition féminine. À travers le personnage de Katherine (héroïne principale) et d’autres figures aussi fortes qu’originales, l’autrice propose une intrigue haletante qui met en avant le meilleur de ce que le cape et d’épée a à offrir. C’est un coup de cœur pour moi et je me réjouis de lire d’autres textes de cette grande dame de l’imaginaire.

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Informations éditoriales :
Le privilège de l’épée par Ellen Kushner. Éditeur : ActuSF. Traduction : Patrick Marcel. Illustration de couverture : Zariel. Prix : 22.90 euros.
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20 réflexions sur “Le privilège de l’épée – Ellen Kushner

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  5. J’avais assisté à une conférence de l’autrice à Lyon, et elle m’avait beaucoup plu dans sa façon de raconter ses œuvres et ses engagements. J’avais fait commander ses romans à la bibliothèque où je bossais mais je suis partie avant de les lire… à remédier très vite ! ^^

  6. J’avais adoré Thomas le Rimeur, et À la pointe de l’épée me tentait beaucoup pour continuer à découvrir l’œuvre de l’autrice. Je suis ravie de voir qu’elle étend son univers d’une si belle manière, ça n’en fera que davantage de pépites à découvrir !

    • J’ai Thomas le Rimeur dans ma PàL encore justement ! Je le garde pour un moment de déprime maintenant que l’autrice s’est affirmée comme valeur sûre :3
      J’espère que tu te laisseras tenter par à la pointe de l’épée comme par le privilège de l’épée du coup et que tu aimeras autant que moi !

    • Non ! Il permet juste de comprendre quelques détails supplémentaires sur le Duc Fou mais ce n’est pas vital. Après je l’ai trouvé excellent aussi donc rien que pour ça je te conseille les deux 😀 Mais tu peux commencer par le privilège de l’épée 😉

  7. Bon ben les deux volumes partent en commande pour la médiathèque !
    Que ce soient les thématiques ou le travail sur l’univers et la période historique, ça pourrait plaire. Et comme tu le mets en coup de cœur, je n’hésite pas vraiment !

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