À l’ombre du Japon #52 : { Retour sur le trop sous-estimé « Reine d’Égypte » }

En avril 2022, Ki-oon a mis un point final à la publication de la série Reine d’Égypte scénarisée et dessinée par Chie Inudoh. Ce fut l’occasion pour moi de relire les huit tomes avant de me lancer à la découverte du neuvième. Il faut dire que je lis la série depuis la sortie du premier en mars 2017. Je me rappelle très bien mon premier contact avec cette couverture que je trouvais peu attirante lors de Livre Paris. Je m’y trouvais en tant qu’autrice et Chie Inudoh avait été invitée par Ki-oon. J’ai fait la file pendant plus de deux heures avec des amis pour récupérer une signature à offrir à Kazabulles. Du coup, pour passer le temps, on a lu le premier tome dans la file et je suis tombée sous le charme.

Un charme qui est resté intact tout au long de la série.

Comme je vais évoquer l’ensemble, il est évident que ce billet comportera des éléments d’intrigue. Vous êtes prévenu·es ! Je précise également que les extraits du manga photographiés dans cet article appartiennent à Chie Inudoh et à Ki-oon, ils ne sont utilisés que pour appuyer mon propos sur le manga. 

De quoi ça parle ?
Hatchepsout se marie avec son frère Séthi qui devient le pharaon Thoutmosis II. Une nouvelle ère se dessine pour l’Égypte… Mais pas comme on l’imagine ! En effet, Hatchepsout rêve de devenir pharaon afin de suivre les pas de son père. Elle a de grands projets que personne n’écoute car elle est une femme… Elle va donc devoir se battre pour parvenir à ses fins.

Une œuvre profondément féministe.
S’il y a un questionnement qui traverse Reine d’Égypte, c’est bien celui qui concerne l’égalité entre les hommes et les femmes. Hatchepsout ne comprend pas en quoi son sexe biologique l’empêche d’être un aussi bon pharaon que son frère, qu’elle bat d’ailleurs à la lutte et au tir à l’arc. Elle refuse d’être réduite au rang d’épouse ou de mère, elle aspire à davantage et se débat dans sa réalité sociale pour parvenir à changer les mentalités.

Les neuf tomes sont traversés par un questionnement sur le genre. Une fois devenue pharaon, Hatchepsout va s’habiller comme un homme et clamer que son âme est celle d’un homme, enfermé dans un corps de femme. Pourtant, plus on avance et plus la questions se pose : pourquoi ne pas simplement rester femme et se battre pour avoir le droit d’être et puissante et de sexe féminin ? L’évolution de sa réflexion est intéressante et nuancée. On la voit sans cesse tiraillée entre l’image de pharaon et sa féminité qui s’exprime dans l’amour qu’elle porte à sa fille unique, conçue malgré elle, et à l’architecte Senmout, le seul homme qu’elle aimera jamais. Il faudra attendre d’arriver à la toute fin pour qu’une jeune fille, rencontrée au crépuscule de sa vie, s’étonne d’apprendre que le pharaon est une femme et lui adresse cette remarque pleine de bon sens :

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C’est finalement la société qui l’empêche d’être à la fois femme et dirigeante. L’autrice met très bien en scène la puissance dévastatrice du regard des autres, au point que Hatchepsout sacrifie son bonheur personnel à son ambition de paix et de prospérité.

Une œuvre qui s’inscrit dans le temps.
Le premier tome nous fait découvrir Hatchepsout enfant et on la retrouve dans le dernier au seuil de la mort. Plusieurs années passent parfois entre deux chapitres, ce qui permet de brosser un portrait de sa vie qui soit dynamique et évolutif. Tout prend forcément plus de temps dans l’Égypte ancienne, que ce soit les constructions, les échanges diplomatiques et commerciaux, le gain en âge des enfants… On suit ainsi les personnages tout au long de leur existence et on voit de quelle manière le règne d’Hatchepsout change les choses puisqu’au contraire de ses prédécesseurs, elle pense que la grandeur de l’Égypte n’a pas à se bâtir sur la guerre mais bien sur le commerce. Dans cet ordre d’idées, elle va tendre la main aux pays voisins, développer des routes commerciales sur la terre comme sur la mer, ce qui va permettre à l’Égypte de gagner en puissance et en prestige. Du moins, sur le papier car son genre posera toujours problème. Pour gagner les siens à sa cause, elle ira jusqu’à se rendre sur le champs de bataille et tuer de ses mains sans hésitation.

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La notion de temps est d’ailleurs importante dans le récit et elle revient souvent. Les pharaons rivalisent d’ambition et d’imagination afin de laisser une trace de leur passage sur terre. Hatchepsout se demande souvent comment les générations futures vont la considérer, ce qu’on va retenir de son règne, comment est-ce qu’on va la représenter. La fin n’en est que plus tragique puisque, comme nous le montre le chapitre final, toute trace de son existence va être effacée par ses petits enfants qui refusent qu’on se rappelle d’une femme pharaon, pour diverses raisons que je vous laisse découvrir. J’ai ressenti un pincement au coeur et énormément d’empathie envers Hatchepsout même si je n’ai pas toujours été en accord avec ses choix. J’ai vraiment été passionnée par elle, sa vie et les problématiques qu’elle soulevait.

Un manga historique ?
L’autrice explique que l’existence d’Hatchepsout n’a été découverte qu’assez tard, tout comme sa momie. Il s’agit donc bien d’un manga qui se veut historique mais largement romancé puisque les informations de l’époque ne sont pas nombreuses. On sent toutefois que Chie Inudoh a effectué beaucoup de recherche sur l’Égypte, ses croyances, ses rituels, ses divinités. Tout le manga est parsemé de clins d’œil à divers éléments culturels, d’explications sur les systèmes politiques et d’échanges, ce qui fait qu’on en apprend beaucoup tout en suivant une intrigue intéressante. Un gros plus !

Un plus qui explique peut-être le manque de rayonnement de ce manga, un peu comme Im chez le même éditeur, d’ailleurs. J’en parlais déjà dans un précédent billet où je m’interrogeais sur l’intérêt que les japonais peuvent prêter à la culture égyptienne quand eux-mêmes disposent d’une mythologie très riche. Est ce que l’Égypte fascine davantage l’Occident ? Je n’ai pas la réponse mais comme aucun animé Reine d’Égypte ne semble prévu et qu’on entend assez peu parler de ce manga sur les réseaux, je suppose qu’il va suivre le même triste chemin qu’Im. Pour ce que ça vaut, l’un comme l’autre auront toujours une place spéciale dans mon coeur et je continuerais de les défendre becs et ongles !

La conclusion de l’ombre :
Reine d’Égypte est un manga de qualité qui raconte l’histoire d’une reine égyptienne oubliée, certes de manière romancée mais tout à fait crédible que ce soit au niveau de l’intrigue ou celle de l’historicité. Pour ne rien gâcher, le dessin de Chie Inudoh est superbe que ce soit sur les décors ou les personnages. Malheureusement, on ne parle que trop peu de ce titre, soit à cause de son thème (l’Égypte antique ne fait-elle plus rêver ?) soit parce qu’il est perdu dans la masse. J’espère donc que ce billet vous donnera envie de suivre les traces d’Hatchepsout…

Informations éditoriales :
Reine d’Égypte, écrit et dessiné par Chie Inudoh. Traduction : Fédoua Lamodière. Éditeur : Ki-oon dans sa collection Kizuna. Prix d’un tome : 7.90 euros. Série terminée en 9 volumes.

14 réflexions sur “À l’ombre du Japon #52 : { Retour sur le trop sous-estimé « Reine d’Égypte » }

  1. Égypte + neuf tomes + ton avis = je vais me lire la série très vite. *_*
    J’avais fait tout un exposé sur Hatchepsout à la fac, je sens que je vais me régaler. Merci pour cet article !

  2. J’ai le tome 1 qui traîne dans ma PAL depuis trop longtemps… Mais maintenant que je sais que la série est terminée, je vais l’en tirer pour tout lire ! 🙂 Merci pour cet article (que je n’ai pas lu en entier, du coup, pour éviter les spoilers ;))

  3. Bel article pour ce titre effectivement méconnue qui mériterait d’être plus lu aussi bien pour son propos féministe qu’historique, tu as raison. J’ai eu quelques réserves dans certains tomes pour les anachronismes de la pensée de l’autrice qu’on sentait de trop et sa tendance à la dramatisation… Mais dans l’ensemble j’ai adoré la vulgarisation de ce personnage historique déjà rencontré dans les romans de Violaine vanoeyke si je dis pas de bêtises 😉

    • Oui je peux comprendre cet aspect que tu évoques ! Mais je ne le trouve pas dérangeant, il se marie bien avec l’œuvre dans son ensemble et sa tonalité. Question de sensibilité je suppose 🙂

  4. Je dois justement aller à la mediatheque qui a la serie renouveler mon abonnement cet après midi, si ils ont tous les tomes à disposition, il est pas impossible que je les emprunte 😉

    Tout ce que tu dis dans ton article me parle bien, et comme j’avais de toute façon déjà été convaincu par les deux premiers tomes, il était prévu que je m’y mette.

    • C’est également grâce aux médiathèques de Montpellier que je lis ce manga et tant d’autres, ayant développé un certain éclectisme grâce à ces établissements de l’amour ! Comme tampopo24, je suis parfois partagé sur certains moments qui pourraient relever de l’anachronisme, mais après tout, il faut accepter le côté très fiction de ce récit, dont la cruauté est d’une quelque part un gage de sérieux.

      En BD, je conseillerais Sur les terres d’Horus d’Isabelle Dethan (ainsi que Le roi de paille, un peu plus ciblé jeune public). On y retrouve une héroïne forte et courageuse, un complément culturel très bienvenu, et des coutumes parfois cruelles à nouveau.

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