Terra Ignota #4 l’Alphabet des Créateurs – Ada Palmer

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Mes billets sur : Trop semblable à l’éclair (tome 1), Sept Reddition (tome 2) et La volonté de se battre (tome 3).

Lire ce roman alors que le conflit entre l’Ukraine et la Russie commence constitue une expérience étrange, sans doute la même que pour ceux ayant commencé un roman post-apo suite à une épidémie mondiale en mars / avril 2020. J’ai même hésité à me lancer dans cette lecture maintenant mais l’appel de Terra Ignota était bien trop fort pour que j’y résiste -plus particulièrement après la série d’abandons littéraires dans laquelle je me retrouvais emprisonnée depuis des semaines. J’avais envie d’un livre qui me prendrait aux tripes, d’un livre qui me passionnerait, d’un livre que j’ouvrirais pour le déguster, le savourer un chapitre après l’autre, que je refermerais régulièrement pour m’arrêter sur ce que je venais de lire. C’est rare pour moi de ne pas dévorer d’une traite un bouquin tout en l’appréciant autant. Je pense qu’un texte comme celui-là mérite un traitement particulier et c’est l’expérience que cette saga me fait vivre à chaque fois qui me plait autant. J’ai envie d’y accoler l’adjectif vertigineux parce que c’est vraiment celui qui illustre le mieux à ce que je ressens après avoir refermé ce quatrième volume sauf que, paradoxalement, je ne le trouve pas assez fort.

D’un autre côté, existe-t-il un mot suffisamment puissant pour décrire ce que m’inspire Ada Palmer ?

Vous allez dire que je radote et vous avez raison. Le fait est que je ressens rarement, ces dernières années, autant d’enthousiasme pour une lecture, a fortiori pour une saga plutôt costaude tant sur l’investissement mental que celui du temps. Chaque volume compte plus de 500 pages et le dernier a du être coupé en deux car il en avait plus de 1 000, ce qui aurait été ingérable pour les standards de l’édition française. Cela signifie qu’il va falloir attendre octobre 2022 pour la conclusion, ce qui est d’une cruauté sans nom. D’un autre côté, vu la promptitude du Bélial sur la traduction et la sortie par rapport à celle en anglais, je ne peux que saluer bien bas et remercier de tout cœur la maison d’édition.

Bien, reprenons là où nous nous étions arrêtés la dernière fois…
(!! Pour rappel, comme il s’agit d’un tome 4, il paraît évident que mon billet contiendra des éléments d’intrigue donc n’allez pas plus loin si vous avez pour projet de découvrir cette saga !!)
La guerre est là désormais, le paysage se déchire entre ceux qui soutiennent une recréation du monde par J.E.D.D. Maçon et ceux qui souhaitent conserver le système des Ruches que le lecteur a appris à connaître depuis le premier tome. Outre ces deux camps, les inimités entre Ruches s’intensifient, toutes les divergences d’opinion mises en scène depuis Trop semblable à l’éclair ressurgissent, ce qui donne lieu à une multiplication des factions et des éléments à prendre en compte.

De plus, Mycroft Canner a eu le mauvais goût de disparaître en même temps qu’Atlantis à la fin de La Volonté de se Battre, si bien que les deux cent premières pages sont écrites par le nouvel Anonyme, un Servant qui suivait Mycroft comme son ombre et se montre digne de sa tâche… Quoi que je lui ai trouvé un style moins à mon goût que celui de Mycroft. Disons que la situation de guerre lui laisse moins le temps pour les fioritures ? De fait, plusieurs morceaux du texte sont des rapports, des données, des informations parfois cryptiques pour le lecteur qui est enseveli sous une avalanche de nouvelles données et qui essaie tant bien que mal de se rappeler qui va où fait quoi est qui. En temps normal, j’aurais jeté le livre dans un coin mais pas ici. J’ai pris mon temps pour assimiler et dans ce cadre, le travail m’a plu. L’investissement en valait la peine, si on peut utiliser ce mot…

Mais peut-être cette tolérance vient-elle de la quasi adoration que je voue à cette saga ? Qui entâcherait mon esprit critique ? Je l’ignore. J’accepte la possibilité que ça soit le cas. Les premières deux cents pages, comme je l’ai dit, ne sont pas écrites par Mycroft et ce nouveau volume prend de toute manière un ton assez radicalement différent des précédents. La guerre y ayant un grand poids, on s’intéresse davantage aux ressources, aux façons de communiquer (je vais y revenir), à la politique et la géopolitique au sens plus large, on reste dans le très concret alors que Mycroft nous avait habitué à des digressions philosophiques, des modifications subites, des mensonges évidents ou non, des formes de manipulation qui, dans le cadre de l’expérience textuelle, s’avéraient très récréatives. Pour autant, j’ai adhéré parce qu’en lisant Terra Ignota, j’accepte volontiers d’être malmenée dans mes habitudes, d’être frustrée (contrariée) au point d’exprimer tout haut ma joie (par un très discret (ahem) « YES JE LE SAVAIS ! ») quand mes prévisions se révèlent juste ou quand mes espoirs ne sont pas déçus. Et j’accepte d’être surprise, de voir débarquer des éléments complètement inattendus, de voir l’autrice jouer avec des principes surprenants (je n’ai jamais croisé dans ma vie de lectrice un deus ex machina aussi assumé et aussi brillamment exploité).

Je le vis, ce roman. Je la vis, cette saga. Et c’est tout simplement extraordinaire. Je suis heureuse d’être la contemporaine d’une femme aussi inspirée et osée qu’Ada Palmer.

Une réflexion sur la communication.
Dans un monde hyperconnecté grâce à la technologie des traceurs, comment fait-on pour s’informer quand le système de communication ne fonctionne plus ? Assez tôt dans le roman, quelqu’un ou quelque chose brouille en effet les signaux, ce qui condamne les villes, les continents, les factions même, au silence. Cela empêche également le Censeur, l’Anonyme ou les différents chefs de faction de communiquer, d’arrêter les mensonges, la propagande, de savoir qui agresse qui et pourquoi, d’obtenir des nouvelles claires et fiables… D’autant que, juste avant les traceurs, ce sont les voitures volantes qui rendaient jusqu’ici le monde entier accessible en une poignée d’heures qui sont devenues folles et donc inutilisables. Avec cette guerre, l’humanité régresse sur un plan moral mais également technologique, ce qui oblige les protagonistes à se réinventer, à petit à petit établir d’autres règles et quand une infime partie de la communication revient, de prendre conscience de la force évocatrice d’une image sans contexte et des ravages que cela peut causer.

Comment ne pas voir le parallèle avec notre monde ? Non seulement Ada Palmer y parvient mais, en prime, elle s’amuse cette fois à réécrire l’Odyssée (après l’Illiade d’Apollo…). C’est brillant, juste brillant ! Tout fonctionne, tout s’emboîte dans cette lecture qui reste aussi enthousiasmante qu’exigeante. J’ai mis en avant l’évidente réflexion autour de la communication mais, comme chaque fois, je pourrais consacrer des pages à une analyse plus poussée du roman. Un exercice auquel je me consacrerais peut-être lors de mes relectures de ce chef-d’œuvre ces prochaines années. Dans ce billet, j’ai surtout envie de vous communiquer mon enthousiasme et de titiller votre curiosité pour cell.eux qui n’ont toujours pas osé, peu importe la raison, laisser sa chance à ce monument littéraire.

La conclusion de l’ombre :
Que dire qui n’ait pas déjà été longuement étalé dans d’autres billets ? Terra Ignota n’est pas une saga à la portée ( ou plutôt à la volonté ?) de tous.tes.x et nécessitera des relectures autant que des lectures annexes pour être appréciée dans sa totalité et saisir toute la subtilité des références. C’est un texte exigeant MAIS si on s’en donne la peine, il devrait vous changer à jamais. Je suis pour ma part conquise et j’attends octobre 2022 avec grande impatience.

D’autres avis : L’épaule d’OrionGromovarOutrelivres – vous ?

Informations éditoriales :
L’alphabet des créateurs (Terra Ignota #4, première partie de « Perhaps the stars ») par Ada Palmer. Traduction : Michelle Charrier. Illustration de couverture : Amir Zand. Éditeur : le Bélial. Prix : 24,90 euros au format papier, 11.99 euros au format numérique.

14 réflexions sur “Terra Ignota #4 l’Alphabet des Créateurs – Ada Palmer

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  5. Ha mais oui tout à fait, sur toute la ligne. Très belle chronique, on sent que tu es à fond dedans.
    Fun fact : je ne me suis rendue compte de l’odysséitude du récit de Mycrioft que quand cela a été explicitement mentionné un peu plus loin dans le roman XD
    Concernant le parallèle douloureux avec la géopolitique mondiale actuelle, de mon côté je n’y ai PAS DU TOUT pensé avant d’entamer ma lecture. Par contre, ça m’a violemment rattrapée :
    étape 1: scroll intensif du soir sur le téléphone pour choper les infos du jour sur la situation ukrainienne
    étape 2 : laisser le téléphone, prendre L’alphabet des créateurs et en lire quelques ou beaucoup de pages avant de m’endormir.
    TOUS LES JOURS.
    Je te dit pas la teneur de 🤯🤯🤯 dans mon cerveau, ce qui ne m’empêchait absolument pas de recommencer le lendemain. C’est une citation de la page 192 qui m’a fait conscientiser le machin, j’ai pensé à ces quelques phrases pendant plusieurs jours après.

    • Merci 🥰
      Haha il faut dire que j’ai une formation de base assez solide en ce qu’on appelle culture classique donc je l’avais lu en secondaire en fait vu que c’était mon option, c’est pour ça :3 j’ai pas de mérite 😆

      Et totalement oui c’était une vraie expérience de lire ce livre en même temps de réfléchir à ce qui se passe en ce moment. Et cette citation.. c’est toi qui l’avait mise sur Twitter non ? Franchement oui ça reste, encore aujourd’hui.

      • Haha, moi j’ai fait latin-grec en secondaire, je suis pas sûre d’avoir beaucoup d’excuses XD (mais je ne l’ai pas lu)(ai-je traduit des extraits ? je ne me rappelle plus)
        Oui c’est bien moi ^^

  6. Pingback: L’alphabet des créateurs | l’alpha et l’omega d’une guerre civile mondiale – Le dragon galactique

  7. Je ne vais pas te mentir, tu te doutes que je ne me lancerai pas dans une saga aussi énorme, mais je tenais à te dire que j’ai beaucoup apprécié ton article, tout simplement car on ressent ton investissement dans cette série ! Et ça fait plaisir !

    • Le contraire m’aurait fortement étonné en effet 😁 mais je te remercie d’avoir pris le temps de me lire et de commenter cet article, j’ai adoré l’écrire et partager mon enthousiasme même si c’est avec un nombre très restreint de gens…

  8. Pingback: Perhaps the stars – Ada Palmer – L'épaule d'Orion

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