L’autre facette de l’ombre : pourquoi je ne supporte plus ma première trilogie ?

Aaaah les premiers romans… Pour avoir discuté avec pas mal d’auteur.ices à ce sujet, il y a toujours un peu de honte quand on se retourne sur ses premiers textes. On en voit tous les défauts et mieux vaut avancer que de revenir dessus. Pourtant, il y a des choses intéressantes à en tirer pour l’avenir ! Et c’est la raison de cet article.

Je vous passe les déboires éditoriaux inhérents à cette première trilogie et qui ont joué sur ma motivation d’ensemble. J’avais écrit un article là-dessus mais j’ai finalement décidé de ne pas le publier parce que je ne me sens pas prête à revenir sur tout ça. Je vais donc me concentrer sur les problèmes de fond au sein de ma première trilogie de dark fantasy parce que, sincèrement… Il y en a des choses à dire.

Un peu de contexte…
C’est entre 2013 et 2014 que je commence à écrire cette saga (dont je tais volontairement le nom depuis le départ, je demanderais à cell.eux qui l’ont lu d’en faire autant). À l’époque, j’administrais un forum RPG avec une amie qui s’inspirait de Shadowrun et je reprenais deux personnages créés il y a une éternité pour les adapter au contexte. On jouait entre ami.es, on discutait beaucoup, on s’éclatait franchement de A à Z avec des idées dingues, jusqu’à se dire que c’était quand même dommage qu’il n’y ait pas plus de livres de dark fantasy….

Alors, je sais. Je SAIS qu’il y en avait, en réalité, juste qu’on ne les connaissait pas, qu’ils n’étaient pas mis en avant, parce que c’était l’époque de la vague bit-lit et que tout se noyait dessous. Sans compter que j’étais encore une « lectrice de la FNAC » à ce moment-là. Je ne connaissais rien aux indépendants, au milieu, je ne savais pas où chercher et la dame qui gérait le rayon à l’époque n’en connaissait pas plus long que moi. Donc, postulat de départ foireux mais que voulez-vous…

Cette remarque a donc planté une petite graine. Puis il y a eu mon père qui me voyait passer des heures sur mon ordinateur à écrire sur ces forums et qui m’a dit « tu pourrais au moins écrire un livre, ça servirait à quelque chose ». Dans son esprit, c’était un encouragement mais à l’époque, je l’ai pris comme une injonction à absolument rentabiliser le temps passé en ligne. Je me sentais du coup coupable de juste… me divertir. C’est terrible, je trouve. On vit dans un monde où le temps ne doit pas être « perdu » sauf que ça en devient malsain et passer un quart d’heure à écrire une réponse sur un forum m’apportait de la joie, alors pourquoi me mettre cette pression ? Je n’ai pas la réponse. C’est juste arrivé.

Je venais de m’inscrire à l’université et de me lancer dans la rédaction de mon premier roman.

Je n’avais aucune idée de comment j’étais censée m’y prendre. Je n’avais lu aucun livre pour m’aider, j’avais juste mes connaissances de lectrice et… voilà. Je ne me posais même pas la question, pour être franche. J’écrivais l’histoire de manière linéaire, j’inventais au fur et à mesure sans le moindre plan. Mes potes de JDR textuel trouvaient ça absolument génial et ça me confortait dans ma certitude que j’avais eu raison. J’existais dans ce microcosme, entourée par des personnes bienveillantes qui voulaient m’encourager (l’ironie c’est que je ne parle plus à aucune d’entre elles aujourd’hui, hélas) sauf que le résultat n’a pas vraiment été à la hauteur de mes espérances.

Qu’est-ce qui n’allait pas ?
Tout ? Bon, j’exagère, mais pas loin…

Déjà, comme j’écrivais sans plan et sans prendre de notes, certains éléments de l’intrigue ne collaient plus après coup et ça m’ennuyait de les changer parce que ça demandait un travail supplémentaire. J’étais paresseuse et je ne prenais pas conscience de l’importance du travail à effectuer pour écrire un bon roman (c’est venu bien plus tard). De plus, je tapais mes chapitres sans trop savoir où j’allais. D’emblée, j’incluais des évènements à la limite de l’apocalypse dans un monde inspiré de la Faëry des légendes celtiques sauf que je les utilisais mal, d’une façon convenue, attendue, que j’introduisais les personnages liés trop tard, qu’ils servaient l’histoire au lieu de la vivre… Bref, c’était pas dingue de base.

Ensuite… La représentation des femmes… me donne aujourd’hui presque envie de vomir. Je voulais des personnages féminins forts et je me félicitais d’avoir une guerrière redoutable en héroïne principale, avec une sœur qui était une magicienne redoutable (ouais tout le monde était redoutable ->)… Sauf que d’une part je les avais sursexualisée et d’autre part, elles se construisaient uniquement par rapport aux personnages masculins et à leurs interactions avec eux. On pourrait y voir un motif pour dénoncer les abus faits aux femmes mais la vérité, c’est que je n’avais tout simplement pas conscience de ce que j’étais en train d’écrire. Je répétais un schéma qui me paraissait normal à l’époque parce que je le croisais partout en fiction et que je ne réfléchissais pas du tout dessus à ce moment-là. Je pensais que, pour être forte, une femme devait être balèze, avoir subi des traumatismes intimes et s’en relever, devenir limite folle et sanguinaire tout en gagnant à la fin. C’était… terriblement primaire comme conception.

Ne parlons même pas du sexe… J’écrivais beaucoup (TROP) de scènes de sexe explicites dans cette trilogie et presque la totalité d’entre elles étaient problématiques. Dans le meilleur des cas, elles n’avaient aucun intérêt à l’histoire et en général, non seulement elles n’avaient pas d’intérêt mais EN PRIME elles érotisaient un abus, elles érotisaient même un viol. Ce n’est pas ce que je voulais et pourtant, c’est ce que j’ai écrit et j’ai mis des années à m’en rendre compte. Mon but premier, c’était de montrer comment l’héroïne restait forte malgré tout sauf que quand j’ai relu la scène par la suite, ce n’était pas ce qui transparaissait. Encore une fois j’ai répété un schéma habituel en fiction d’autant qu’à l’époque je lisais beaucoup de bit-lit où ce type de scènes est légion. Et je n’imaginais même pas que ça puisse être un problème. C’était juste sexy, cette ligne sombre entre l’héroïne et les grands méchants et le fait qu’elle n’hésite quand même pas à lui taper dessus après avoir eu un orgasme ou à décoller sa tête de son corps avec une grande satisfaction. Tout allait bien, pas vrai ?

NOOOOOOON.
Non et non et re-NON !

Il m’arrive encore aujourd’hui de repenser à cette histoire et de me demander ce que ça donnerait si je cherchais à l’écrire en 2022, à l’âge de 28 ans et non plus en sortant de l’adolescence. J’avais commencé une liste des éléments à changer et il y a deux ou trois ans d’ici j’avais même décidé de tout réécrire de zéro en corrigeant les problèmes, en améliorant l’intrigue, comme si j’allais y trouver une forme de rédemption. Comme si, soudainement, cette démarche me laverait de mes « fautes passées ». Je pensais que ça pourrait m’aider à me sortir de cette page blanche qui m’empoisonne encore aujourd’hui sauf que je ne suis jamais parvenue à sauter le pas. Et je me pense pas, finalement, que ça soit une si bonne idée que ça. Je pourrais réécrire éternellement la même histoire… Mais à quoi bon ? Est-ce que ça me permettra vraiment de grandir ? Je ne crois pas.

La vérité, c’est que cette première trilogie m’inscrit et s’inscrit dans une époque de ma vie où j’étais inconsciente d’énormément de problématiques alors que j’arrivais à l’âge adulte. Ce que je trouve aujourd’hui inacceptable est en réalité symptomatique d’une époque ainsi que d’une façon de concevoir la littérature de l’imaginaire qui a longtemps prévalu dans mes lectures, malgré moi car je manquais d’informations. Son existence m’apprend et me rappelle des leçons importantes qui ont participé à construire la femme que je suis actuellement.

J’ai aujourd’hui conscience de tous ces biais, de tous ces problèmes, au point d’être soulagée que cette trilogie ne soit plus disponible à la vente puisque la maison d’édition n’existe plus. J’éprouve une forme de honte d’être tombée pieds joints dans tous ces pièges et en même temps ce n’est pas parce que des erreurs ont été commises avant que je ne peux pas évoluer ni devenir une meilleure personne ou une meilleure autrice. Je suis soulagée d’avoir rencontré des personnes qui ont participé à me conscientiser sur ces problématiques et j’espère conscientiser à mon tour d’autres auteur.ices, afin d’effacer ces représentations problématiques de la littérature que j’aime.

C’est pourquoi j’ai écrit ce billet.

J’espère qu’il vous permettra de réfléchir vous aussi, si vous en éprouvez le besoin !

31 réflexions sur “L’autre facette de l’ombre : pourquoi je ne supporte plus ma première trilogie ?

  1. Pingback: L’autre facette de l’ombre : la petite histoire de « Choisir la forêt »… | OmbreBones

  2. Pour avoir lu ton tome 1 de cette trilogie, oui c’était extrêmement noir et les femmes en prennent méchamment pour leur grade, comme si tu avais besoin de vomir un terrible mal-être sur papier et de le partager. Après, je ne crois pas que tu dois en avoir honte ou être soulagée de sa non circulation dans le sens où ce fut une étape importante dans ton approche de la littérature et, surtout, si on ne t’a pas orienté ou guidé lors de la conception de l’histoire, comment aurais tu pu savoir ? Je trouve ta réflexion un peu dure avec toi-même mais je sais à quelle point tu peux être critique (dans le bon sens du terme). Et puis depuis tu as évolué dans ton écriture (et tu as pris en maturité surtout), je ne sais pas si comparer les époques est judicieux sachant qu’on compare deux périodes où on ne possède pas du tout la même expérience, les mêmes notions et surtout les mêmes connaissances du monde. Mais ton billet comme toujours est très intéressant et je crois qu’il aidera surtout ceux qui ont un complexe vis-à-vis de leurs premiers textes.

    • Merci pour ton commentaire 🙂 et tout ce que tu dis de positif à mon sujet, ça me touche beaucoup. Si ça peut te rassurer, je le vis surtout comme une critique positive envers moi même car je prends conscience de problèmes et de mes évolutions. Du coup ça paraît peut être dur à la lecture mais moi le coucher à l’écrit m’a fait beaucoup de bien 😁 et ça aidera peut être d’autres primo auteurs avec leurs oeuvres…

  3. Merci beaucoup d’avoir partagé ces réflexions. Je compte moi-même ce type d’écrit dans mes tiroirs (heureusement, suite aux aléas de la vie, ils n’ont pas été publiés !), et j’ai du mal à accepter de les y laisser pour mieux construire de nouvelles histoires.

    • C’est normal ! Laisser un texte derrière soi est toujours difficile, encore plus quand il n’a pas « vécu » comme dans ton cas, un parcours éditorial, rencontré un lectorat, etc. Parce que tu dois probablement avoir un goût d’inachevé. Il n’y a pas de bon conseil à donner dans ce cas-là, tu dois faire ce qui te permet de te sentir bien et à l’aise.
      Mais accepter de tourner la page, c’est dur.

  4. Merci de partager ta réflexion avec nous 😊. Comme d’autres l’ont déjà dit, on est le fruit d’un contexte que l’on reproduit (et c’est pour ça que beaucoup de romans YA m’énervent au plus haut point). Mais heureusement, on évolue ! (et c’est pareil en dessin si ça peut te rassurer, je dessinais des nanas hypersexualisées sans réfléchir plus que ça 😅)

  5. Super intéressant! Sans grande originalité, j’avais le même genre d’héroïne quand j’écrivais étant ado. Sans érotisation d’abus, mais avec une hypersexualisation et l’image de l’Anomalie Féminine: évidemment, c’était la seule femme dans un monde d’hommes. Bon. Je me dis que j’étais jeune et bête, d’une part, et que personne ne m’avait aidée à penser autre chose, d’autre part. On évolue. En fait, je crois que ton billet m’a fait réaliser que je n’ai plus (autant?) honte de tout ça et que je me suis pardonnée à moi-même. 😜

    • Je suis contente s’il t’a permis de le réaliser alors 😁 c’est aussi un billet de la réflexion et du pardon à moi même si ça peut te rassurer, comme tu dis personne n’a pointé ces problèmes à ce moment là, au final j’ai réfléchi après coup et « toute seule » 🤷
      Merci pour ton message !

  6. Je trouve cet article très intéressant. Je n’écris pas de fiction donc je ne peux pas me projeter comme ça dans la chose, mais je trouve que c’est en lien avec un processus que l’on suit tous plus ou moins au fil de notre vie.
    D’une part en grandissant on affine notre vision du monde, et d’autre part, le monde change et nous change. Je pense que celui que j’étais il y a 10 ou 15 ans n’est pas forcément une personne que j’apprécierai aujourd’hui.
    Et comme les gens qui écrivent de la fiction sont aussi des êtres humains, je suppose (tu pourras me dire si je me trompe) que ce processus infuse aussi sur ce qu’ils ou elles écrivent, d’où le fait qu’on finisse par être embarrassé par des choses qu’on aurait écrit plus jeune.

    Quoi qu’il en soit, c’est le genre d’article que je trouve vraiment passionnant et qui invite à la réflexion, même lorsqu’on écrit pas de fiction par ailleurs.

  7. Oh la la mais tes héroïnes sont 100% les mêmes que celles de mes premiers bouquins. XD;
    J’avoue être très heureuse de ne plus voir ces romans édités -enfin même Pandémonium qui est le dernier me gêne au niveau de pas mal de choses-, c’est toujours compliqué de se rendre compte de tout ça mais en même temps, ça prouve une évolution !
    Et là, tu évolues dans le bon sens, ce n’est pas donné à tout le monde. :p

  8. Merci pour ce témoignage. Ne te flagelle pas trop. Comme tu l’as dit, on est le fruit d’une société. De plus il faut toujours un temps pour grandir. Je trouve ça assez étrange d’ailleurs de voir que ta prise de conscience s’est réalisée durant tes années universitaires. J’ai moi-même développé mon esprit critique pendant l’université. Comme quoi notre système d’enseignement nous modèle plutôt que de nous forger une individualité propre qui peut s’inscrire dans la société sans la subir.
    Merci pour ce partage de vie d’autrice et d’évolution.

    • Merci pour ton commentaire 🙂
      Je pense en effet que la marque d’un bon enseignement est de former les esprits non pas à engranger des connaissances à n’en plus finir mais bien d’être capable de réflexion et de critique sur tous les sujets qui se présentent à nous. En tant qu’enseignante moi-même, c’est ce que j’essaie de faire auprès de mes étudiants d’ailleurs.

  9. Je trouve que tu es très dure avec toi-même dans cet article. Ta trilogie a été écrite à une époque pré-Metoo dans laquelle même les femmes (moi y compris) n’avions pas toujours conscience des enjeux entre le féminisme et le patriarcat. Tu ne dois pas en avoir honte car d’une cela t’a permis de te construire en tant qu’écrivaine et de deux, de prendre conscience de ces problèmes et de ne plus les répéter dans tes nouveaux écrits. Bref, je te souhaite pleins de belles choses et de beaux succès pour tes projets littéraires!

    • Merci pour ton commentaire et tes encouragements qui me touchent ♥ Je suis peut être un peu dure avec moi-même toutefois comme je le dis, ça m’a permis aussi d’avancer et de devenir meilleure en tant qu’autrice et que personne donc au final ça s’inscrit dans une démarche positive 🙂

  10. J’admire ta capacité à prendre du recul sur tes premiers pas dans ta vie d’autrice.
    Si je n’y connais rien au travail d’écriture, ton article souligne à quel point nous sommes le fruit d’un contexte et d’une époque et que sans une réelle réflexion de notre part, on tend à reproduire les schémas qu’on lit de partout et/ou qui se jouent autour de nous (que ce soit en littérature ou dans les autres domaines de la vie).

    • Merci beaucoup 🙂 ça m’a pris du temps mais écrire ce billet, poser à l’écrit des réflexions qui me traversaient parfois l’esprit, ça m’a beaucoup apporté. Je pense que c’est important en effet d’avoir conscience de l’influence de notre époque mais aussi de notre culture au sens large (ce qu’on lit, ce qu’on regarde) sur nous. C’est la première étape pour s’améliorer, en tout cas ça a été la mienne !

  11. A mon avis, il n’y a aucune faute à expier, pas de péchés à avouer. On écrit ce que l’on est capable d’écrire, puis on change, et on écrit d’autres choses. Quel regard devons-nous porter sur nos oeuvres passées ? Quel regard porteront nous dans l’avenir sur nos oeuvres présentes ? Peu importe. Servons-nous de la distance pour nous améliorer et tenter de faire toujours mieux, mais sans tracasser notre conscience avec ça, selon moi.

    • Je pense justement qu’on peut apprendre de nos œuvres passées pour s’améliorer dans le futur, c’est le sens de ma démarche avec cet article d’ailleurs. Puis je trouve intéressant de réfléchir sur la manière dont j’ai évolué, finalement en peu de temps et de voir comment j’en étais venue à avoir ces préconceptions.

      • Oh oui, bien sûr qu’on peut apprendre de ses erreurs. C’est le cas très clairement sur le plan technique. Par contre, sur le plan moral, selon moi, la progression est rarement aussi linéaire et ce qu’on considère comme des avancées finit souvent par n’être qu’une phase de plus, marquée par autant de taches aveugles que la précédente. En tout cas, c’est mon expérience

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