Dans la toile du temps – Adrian Tchaikovsky

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Dans la toile du temps
est un roman de hard SF écrit par l’auteur anglais Adrian Tchaikovsky et traduit en français par Henry-Luc Planchat. Publié chez Folio SF dans sa version poche, vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies au prix de 9.80 euros.

Dans la toile du temps est un roman qui se déroule sur une très longue période de temps que l’on comptera en siècles et même en millénaires. Il se divise en sept parties plus un épilogue qui ouvre la voie à davantage. On sait aujourd’hui qu’une suite est parue chez De Noël, intitulée Dans les profondeurs du temps, j’attends d’ailleurs sa version poche pour la lire histoire que ce soit raccord dans ma bibliothèque. Au sein de chaque partie, la narration alterne entre deux points de vue : celui des humains et celui des araignées.

Pour plus de clarté, ma chronique sera divisée de la même manière.

Du côté des humains :
Avrana Kern a quitté la Terre à la tête d’une mission de terraformation. Son but est de trouver une planète viable sur laquelle faire se développer des singes auxquels elle aura injecté un nanovirus afin d’accélérer leur évolution. Malheureusement pour elle, son projet ne fait pas l’unanimité et un évènement l’empêchera de le mener à bien. Pourtant, le nanovirus arrivera tout de même sur la planète et infectera une espèce surprenante : l’araignée portia labiata.

Bien des siècles plus tard, le vaisseau Gilgamesh quitte une planète Terre devenue inhabitable. À son bord se trouvent les derniers représentants de l’humanité, pour la plupart cryogénisé, partis à la recherche d’une nouvelle planète où s’établir. Au sein de ce vaisseau, on suivra principalement le linguiste Mason Holsten et on se rendra compte que bien des évènements se sont déroulés depuis la période où vivait Avrana Kern…

Ce qui se passe à bord prend du temps. L’action est rythmée par l’éveil et la mise en cryogénisation de Mason, qui est rappelé pour affronter certains types d’évènements importants. Plusieurs siècles se déroulent parfois entre deux crises, un temps dont Mason n’a pas biologiquement conscience, ce qui sera l’une des grandes thématiques du livre, en particulier au moment où un autre type de population va se répandre sur le vaisseau.

Je n’en dis pas plus afin de vous laisser le plaisir de la découverte.

Du côté des araignées :
Les chapitres concernant les araignées sont denses sur le plan des informations dispensées mais également passionnants. C’est particulièrement dans ces chapitres, selon moi, qu’on sent l’aspect hard-sf car l’auteur a pensé à tout et le montre. N’oublions pas qu’hard-sf ne signifie pas forcément difficile d’accès, son nom est trompeur ! Comme le rappelle Apophis dans son guide de lecture sur la Hard-SF : « ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. » et c’est bien le cas pour Dans la toile du temps puisque Tchaikovsky imagine de quelle manière une espèce d’araignée pourrait évoluer avec l’aide d’un nanovirus créé par l’humanité tout en restant cohérent avec la biologie et le comportement de l’espèce en question. Le lecteur rencontre la portia labiata alors qu’elle commence seulement à s’éveiller à la conscience puis, au fil des chapitres, il la voit évoluer en suivant un chemin semblable et pourtant différent de celui de l’humanité, sur tout un tas de points : biologique (cela semble évident), social, psychologique, scientifique, technologique, religieux… Le qualificatif qui me vient à ce stade, c’est brillant. Rien n’est laissé au hasard, j’ai rarement été confrontée à un tel souci du détail.

Des centaines si pas des milliers de génération d’araignées se succèdent au fil du roman. Le lecteur retrouve toujours Portia, Bianca et Fabian, qui descendent des araignées du même nom rencontrées au début du livre et développent chacun.e des fonctions propres au sein de cette société, fonctions qui diffèrent selon la génération. Plusieurs éléments sont assez remarquables, comme le fait qu’il s’agisse d’une société matriarcale où les mâles sont peu voir pas considérés. Cela est totalement logique pour des araignées. Tchaikovsky renverse ainsi une problématique qui traverse notre propre Histoire (celle du sexisme) en mettant les mâles dans le rôle des femelles, illustrant d’une manière très efficace les absurdités du sexisme et la manière dont il serait possible d’en sortir. L’idée est simple et pourtant magistrale dans son exécution.

Tout est passionnant chez ces araignées car en tant que lecteur humain, on ne peut s’empêcher de décortiquer leur évolution, les points de divergence avec notre société, nos technologies, et s’émerveiller de l’inventivité de l’auteur. Tchaikovsky s’éloigne du récurent anthropocentrisme pour montrer qu’il est possible d’écrire autre chose, autrement.

Je précise que je ne suis pas une grande fan de ces petites bêtes et c’est ce qui m’a fait, en partie, repousser la lecture de ce livre. Pas d’arachnophobie mais un malaise en leur présence, c’est certain. Pourtant, ça n’a pas gâché ma lecture, que du contraire. Je les vois même autrement, c’est dire ! Bon, j’espère quand même que les araignées du salon garderont une taille raisonnable…

La jonction.
Pour quelqu’un qui s’intéresse ou étudie la communication, ce roman possède une richesse extraordinaire et pourrait servir de support de cours. Il détaille et met en scène les difficultés possibles d’un premier contact entre deux espèces qui ont des cadres de référence et des modes d’expression totalement différents en rappelant à chaque instant que la notion d’intelligence est finalement relative. Ce texte met aussi en avant les défauts de l’humanité en les illustrant à travers différents points de l’intrigue. Prenons l’avant dernière partie où les araignées et les humains entrent en conflit pour le monde de Kern. L’humanité avait la possibilité d’essayer de tenter la cohabitation mais la conviction ancestrale que les araignées chercheront forcément à se comporter comme eux jadis et donc seraient des êtres en qui on ne peut avoir confiance font qu’ils choisiront l’attaque, avec les résultats que l’auteur vous révèlera. Pure projection culturo-centrée…  Finalement, Tchaikovsky montre que si nous, en tant qu’humains, réagissons d’une certaine manière c’est parce que nous sommes conditionnés ainsi par des siècles, des millénaires, d’Histoire.

La conclusion de l’ombre :
Dans la toile du temps est un roman de hard-sf abouti et brillant. Sans sacrifier les personnages ou le rythme de l’intrigue, comme certain.e.x le craignent quand il s’agit de hard-sf, Tchaikovsky propose un texte riche de thématiques diverses et montre l’évolution d’une espèce en parallèle de l’humanité, permettant de décortiquer notre propre passé mais aussi notre comportement. J’ai rarement lu un roman d’une telle ampleur et je ne peux que le recommander chaudement au plus grand nombre.

D’autres avis : Le culte d’ApophisL’épaule d’OrionGromovarAlbedoLorkhanXapurLe MakiAu pays des cave trollsLe dragon galactiqueMondes de poche – vous ?

42 réflexions sur “Dans la toile du temps – Adrian Tchaikovsky

  1. Pingback: Dans la toile du temps | Tisser le fil de l’évolution – Le dragon galactique

  2. Cela me fait penser, à une moindre échelle, à « Les Fourmis » de Bernard Werber. Je suis pas un fan de Hard SF (l’homme sage sait là où son intelligence s’arrête :’D ) mais pour cet auteur je me disais que je commencerais par « Chiens de guerre » que tu avais chroniqué sur ton Blog également il me semble.
    En te souhaitant une bonne semaine de reprise des cours 🙂

    • Encore une fois il faut rappeler que hard ne signifie pas difficile 😉 donc ne t’arrête pas à cette appellation, je ne vois pas pourquoi tu n’aurais pas « l’intelligence » nécessaire pour lire ce roman.
      J’avais moins aimé chiens de guerre, je trouve que dans la toile du temps est bien mieux pour découvrir l’auteur. Tout ce que j’ai lu de lui jusqu’ici ne me permettait pas de comprendre son succès, jusqu’à ce roman précis..
      Bonne semaine à toi aussi 🙂

  3. Merci pour le lien !
    Mon livre favori de 2020 et peut-être un des meilleurs textes de SF récente. Tchaikovsky réussit de surcroît à montrer que la Hard SF n’est pas chiante (là où d’autres auteurs semblent vouloir prouver le contraire…). Et la construction, en terme de performance littéraire, est une réussite !
    A bientôt pour le suivant 😁

  4. Pingback: Dans la toile du temps – Adrian Tchaïkovsky – Albédo

  5. Entièrement d’accord avec ta critique, ce livre est brillant. J’ai adoré. Je ne le classe pas en chef d’oeuvre car les passages « humains » ont quelques faiblesses de rythmes, d’originalités et d’intérêt comparés aux parties relatives aux arachnides – sachant que cela est à prendre de manière relative. Néanmoisn, ce fut un gros coup de coeur, et un livre majeur dans la hard SF.

  6. Par défaut, je fuis la hard SF ayant cet a priori de quelque chose de difficile d’accès, or ton avis démontre le contraire.
    J’avoue si la partie humaine ne me semble pas super différente de ce que j’ai pu lire, toute la partie sur les araignées a l’air vraiment prenante. J’aime cette idée de parler sexisme à travers cette espèce et de lui offrir une évolution fascinante mais réaliste avec le cadre de référence.
    Quant à l’aspect communicatif, ça a l’air géré d’une main de maître.
    Je ne pensais pas me lancer, mais je l’ajoute à ma petit liste de livre de SF à absolument lire.

    • Je te comprends car j’étais comme toi ! Mais grâce à Apophis et à ses explications claires, je sais maintenant que hard sf ne signifie pas difficile. C’est le mot « hard » qui induit en erreur… J’aide ainsi à répandre la bonne parole ->
      Je suis ravie de te donner envie de le lire, j’espère que tu l’aimeras autant que moi. Perso je n’ai jamais rien lu de semblable !

  7. J’ai une question bête. Je ne suis pas le plus à l’aise avec toutes les terminologies, et à force de voir le terme de « hard-SF », j’ai quand même été voir sa définition. Donc j’ai cru comprendre que c’était de la SF qui recherchait une forte crédibilité et vraisemblance dans sa façon d’envisager l’aspect scientifique et technologique.
    Mais dans ma tête, le « hard » a toujours été pour « difficile d’accès », est-ce que ça te semble le cas, ou au contraire, ça dépend des titres et c’est pas forcément plus « hard » à lire que d’autres genres de SF ?

    • Je l’explique dans la chronique en fait ^^’ Je te copie le passage : « N’oublions pas qu’hard-sf ne signifie pas forcément difficile d’accès, son nom est trompeur ! Comme le rappelle Apophis dans son guide de lecture sur la Hard-SF : « ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. » et c’est bien le cas pour Dans la toile du temps puisque Tchaikovsky imagine de quelle manière une espèce d’araignée pourrait évoluer avec l’aide d’un nanovirus créé par l’humanité tout en restant cohérent avec la biologie et le comportement de l’espèce en question. »

      Du coup, non, hard ne veut pas dire difficile d’accès même si j’ai longtemps cru comme toi 🙂 Comme dans tout genre, il y a des titres plus complexes que d’autres mais celui-ci ne l’est pas. Il est riche, c’est différent !

  8. Ca a l’air original ! J’ai été étonnée de lire « araignées » pour la deuxième espèce qu’on suit, je ne pense pas avoir déjà lu un roman avec cette perspective à 8 yeux :p

  9. (Merci pour le liens)
    Un des plus grands romans de SF parus ces dernières années, à mon sens. A la lecture de ton excellente critique, je me dis que le cycle de l’élévation de David Brin (dont Tchaikovsky s’est inspiré) pourrait te plaire. Lui s’intéresse aux dauphins et aux chimpanzés (plus à une variété étourdissante d’extraterrestres). Et j’ai aussi hâte d’avoir ton retour sur Dans les profondeurs du temps qui, de mon point de vue, fait encore mieux (si, si !) que Dans la toile du temps !

    • Merci beaucoup 😊
      Je note le cycle, il est évoqué sur la 4e de couverture justement donc j’allais t’interroger à son sujet. As tu écrit une chronique dessus ? J’irais voir sur ton blog une fois sur l’ordi.
      Comme dit j’attends le poche pour le suivant histoire de garder le raccord dans ma bibliothèque et de laisser un peu retomber toutes les émotions que ce livre m’a inspiré. J’y pense encore aujourd’hui alors que je l’ai fini il y a plusieurs jours… Cela m’arrive rarement Vraiment, quel texte ! Merci encore de me l’avoir recommandé 😊

  10. Pingback: Children of time – Adrian Tchaikovsky | Le culte d'Apophis

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