Le robot qui rêvait – Isaac Asimov (1/2)

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Le robot qui rêvait
est un recueil de 19 nouvelles de science-fiction écrites par Isaac Asimov dont la première publication remonte à 1986 en version originale. Les nouvelles de ce recueil ont été écrites entre les années 50 et début des années 80. Vous pourrez le trouver chez J’ai Lu au prix de 8 euros.

Ce billet va concerner les dix premiers textes. Un autre arrivera pour vous parler des neuf autres, afin de vous évoquer chaque nouvelle individuellement.

Je précise que pour parler d’une manière intéressante de ces textes, je devrais parfois révéler leur twist final. Attention donc si vous ne souhaitez pas être divulgâché.

Introduction :
Je n’avais, jusqu’ici, jamais lu Isaac Asimov car je craignais que l’auteur ait mal vieilli, qu’il soit trop misogyne ou tout simplement dépassé. Pourquoi ? Et bien parce qu’il a commencé à écrire, sauf erreur de ma part, dans les années quarante et que je suis parfois pleine de stéréotypes et de préjugés. Jetez moi la pierre… Toutefois, grâce à un article enthousiaste d’Apophis sur l’une des nouvelles de ce recueil, j’ai eu envie de tenter l’expérience et j’ai bien fait car j’ai été tout simplement bluffée par la maestria de l’auteur sur ce format.

Et je dois dire que ça m’a fait beaucoup de bien d’être autant emballée par une lecture car ça ne m’était plus arrivé depuis un moment. J’abandonne régulièrement des romans ou des textes parce que je ne m’y retrouve pas. Mais là… J’ai retrouvé un véritable et sincère plaisir de lecture des plus stimulants, même sur des textes qui me parlaient moins. J’avais d’ailleurs, au départ, décidé de lire une nouvelle par semaine pour découvrir petit à petit toutefois je n’ai pas envie d’attendre plus longtemps pour dévorer ce recueil, donc… tant pi ! Je dévore.

Les nouvelles :
Le robot qui rêvait :
Il s’agit du texte d’ouverture, qui donne son nom au recueil. Il est assez court mais n’a pas besoin de plus pour nous en mettre plein les yeux. On assiste à la discussion entre deux scientifiques : l’une d’elle a construit un robot, Elvex, en utilisant un type de circuit visant à développer un cerveau semblable à celui de l’humain. L’autre est sa mentor, plutôt mécontente car le robot en question a déclaré qu’il rêvait depuis quelques temps déjà…

Un rêve qui inquiète les deux humaines et les poussera à prendre une décision radicale. J’ai trouvé ce texte vertigineux dans son approche et dans ses thématiques car, sans trop en dire, Isaac Asimov laisse son lecteur avec des questions et des considérations sur lesquelles réfléchir. Ce texte date de 1986 et pourtant, il reste très actuel. Fabuleux ! Je peux vous dire qu’après sa lecture, j’ai enchaîné avec le suivant.

Gestation :
Le docteur Ralson est un génie… et il a des envies de suicide depuis qu’il a découvert la vérité sur l’humanité. Et si nous n’étions, finalement, que l’expérience d’un autre peuple ? Je dois avouer que je me suis déjà posée la question, au détour d’un épisode de série qui l’évoquait ou d’un dessin animé qui s’y basait. Dans cette nouvelle, Asimov matérialise cela et se demande comment réagirait quelqu’un, dans ce cas-ci un humain, si cette hypothèse s’avérait fondée.

Je n’ai pas tout de suite compris où l’auteur allait, le texte est assez long mais l’ensemble est grandiose, on ne s’ennuie pas une seconde grâce au personnage du psychiatre qui suit le docteur Ralson et qui s’interroge sur son état, sur ce qu’il prend d’abord pour des délires, avant de comprendre… Clairement, pour moi, cette nouvelle est brillante.

Les hôtes :
Rose est biologiste et reçoit chez elle un alien en visite, dont son mari, policier, ne veut pas. Pourtant, il change brusquement d’avis… Et cela l’interpelle. Que lui cache-t-il ? Voilà une question que Rose aurait mieux fait de ne pas se poser… Car les réponses ne vont pas lui plaire et c’est peu de le dire.

La majeure partie de la nouvelle se déroule autour d’un dîner entre les deux hôtes et leur invité. C’est l’occasion d’en apprendre davantage sur la biologie particulière de ce visiteur (venu d’ailleuuuurs) ainsi que sur le type de société dont il est issu. Évidemment, l’échange ne manque pas de piquant quand les deux cultures se confrontent. C’est quelque chose que, sur un plan personnel, j’apprécie énormément.

La nouvelle ne se contente pas de confronter deux cultures différentes. Elle va plus loin dans ses implications non seulement au niveau de l’humanité mais aussi du reste de l’univers. Elle pose la question des choix difficiles et extrêmes, des décisions complexes à prendre et des dégâts que pourrait causer une naïveté mal placée. C’était passionnant.

Sally :
Il existe des voitures dont le moteur n’est jamais arrêté, que personne ne conduit jamais, dont le moindre désir est satisfait. Elles sont 51 à la Ferme, sorte de havre pour voitures autonomes qui, visiblement, développent une personnalité propre grâce aux particularités de leur moteur.

Et si quelqu’un essayait de s’en emparer.. que feraient elles pour se protéger ? Jusqu’où iraient-elles ? Ici, Asimov imagine une technologie qui gagne petit à petit en autonomie, qui développe des sentiments, à leur manière, soit en s’inspirant des humains, soit en parallèle, allez savoir. Ce texte est assez dérangeant ou plutôt, malaisant, parce que très crédible je trouve. J’avais l’impression de lire un futur proche plausible, ce qui me fait qualifier cette nouvelle de glaçante autant que d’efficace.

Le briseur de grève :
Un sociologue se rend sur une colonie où tout doit être recyclé pour permettre la vie. L’homme qui s’en occupe et sa famille sont mis à l’écart de la société, parce qu’ils sont amenés à toucher les déchets et les cadavres. Cela rappelle les sociétés de caste, comme il en existe toujours (en Inde par exemple), ou la discrimination qui existait jadis autour de la profession de bourreau. Évidemment, ces gens n’en peuvent plus de cette solitude. On leur envoie des jeunes filles orphelines pour qu’ils les élèvent et se reproduisent avec, jeunes filles qui meurent assez tôt de désespoir. Vous imaginez l’ambiance…

L’homme sur lequel pèse ce fardeau décide donc de faire grève, afin d’assurer un meilleur avenir à son fils unique. Cette grève est un danger pour les habitants de la colonie, pas tant parce qu’ils risquent de mourir de faim mais parce que les potentielles maladies développées au contact des déchets achèveront avant leur système immunitaire, qui ne sont plus habitués aux diverses bactéries et virus. Il faut donc agir et vite… Mais pas question pour les habitants de la colonie de briser le tabou ! Le sociologue propose donc une idée, qui finira par se retourner contre lui.

J’ai trouvé ce texte assez désenchanté et cruel. Je ne sais pas ce que l’auteur cherchait à dire avec lui. Peut-être que l’intérêt de la communauté ne doit pas primer sur celui d’un individu ? En tout cas, j’ai encore une fois été soufflée par la maîtrise car en quelques pages, Asimov développe efficacement une idée porteuse de beaucoup de sens, qui invite à réfléchir.

La machine qui gagna la guerre :
Trois hommes discutent après la fin d’un conflit qui aurait été gagné grâce au Multivac et à ses calculs. Le Multivac est donc une sorte d’ordinateur capable de prévisions mathématiques. De fil en révélation, on se rend compte que ce n’est pas tout à fait exact…

Un texte très court et efficace, teinté d’une certaine ironie qui n’est pas pour me déplaire. Il interroge sur notre rapport à la technologie, sur la confiance qu’on lui porte et nous pousse un peu à repenser nos usages, finalement. Cette nouvelle date de 1961, en pleine guerre froide donc. Je pense que tout qui la replacera dans son contexte en s’y connaissant un peu en Histoire y verra tout un tas de significations qui m’échappent peut-être.

Les yeux ne servent pas qu’à voir :
Ames et Brock sont des êtres d’énergie. Ames se rappelle ce que c’était d’être constitué de matière… Et désire mener une expérience pour voir s’il ne serait pas possible de revenir à cet état, quitté il y a trois trillions d’année plus tôt.

Peu de pages mais une forte réflexion sur notre nature intrinsèque. Je reste toujours épatée par la portée psycho-philosophique de ce texte.

Le votant :
La nouvelle se déroule dans ce qui, pour l’auteur, est le futur puisqu’elle a été écrite en 1955 et se déroule en 2008. Je trouve toujours ça amusant de voir comment les auteurs imaginaient les années 2000 ! Bref, dans ce futur alternatif, donc, Asimov imagine que les progrès technologies autour du Multivac (vous constaterez que ce super ordinateur revient régulièrement dans ce recueil) lui permettent d’anticiper les intentions de vote des citoyens en demandant à l’un d’eux et un seul (un homme bien entendu, les femmes ne sont pas autorisées à voter…) de choisir le futur dirigeant.

Et cela tombe sur un pauvre type qui n’avait rien demandé et ne voulait pas de cette responsabilité car si le dirigeant s’en sort mal, tout lui retombera dessus. C’est une nouvelle intéressante pour questionner le fondement même de notre démocratie représentative, je la trouve très à-propos vu la période mais sur un plan personnel, j’ai moins apprécié cette lecture tout simplement parce que le sujet me parlait moins. Cela n’enlève rien à l’intérêt ni à la qualité du texte.

Le plaisantin :
D’où vient l’humour ? C’est la question posée à Multivac (encore lui !) par un Grand Maître. Le Grand Maître, c’est un individu unique et plus intelligent que les autres qui peut dialoguer avec l’ordinateur, lui transmettre des informations utiles pour ses raisonnements et lui poser des questions afin de l’aider à complexifier ses raisonnements. Il en existe une petite dizaine seulement dans le monde, ce qui implique des individus plutôt solitaires et marginaux.

C’est le cas de l’homme qui pose cette question incongrue à l’ordinateur… et sa réponse va remettre en question le fondement même de la plaisanterie ! Au départ, je ne comprenais pas trop où l’auteur voulait en venir mais le dénouement de l’intrigue (et donc la réponse à la question) est assez vertigineux. Il rejoint en cela la nouvelle Gestation, présente au début du recueil et je trouve très intéressant la manière dont Asimov relie ses textes entre eux sans en avoir l’air.

La dernière question :
Une nouvelle… Vraiment perturbante qui me laisse un sentiment de malaise, malgré son twist final qui m’a fait sourire. J’ai du mal à même l’expliquer. Disons que pendant des trillions d’année, une question posée au Multivac restera sans réponse… Et quand la réponse arrivera, ce sera bien trop tard.

J’ai du mal à l’analyser et à comprendre ce que l’auteur a voulu dire ici. Je reste dans le flou même si l’ami Apophis a quelques explications supplémentaires sur le sujet. Mais sur le moment, des points d’interrogation dansaient dans mes yeux.

Conclusion intermédiaire : 
Les dix premiers textes de ce recueil possèdent de grandes qualités en terme d’efficacité d’écriture et de narration au sens plus large. Les idées développées par Asimov ne manquent pas d’intérêt et sont très accessibles à la compréhension du lectorat. Je me réjouis de lire la suite ! On en reparlera bientôt sur le blog.

D’autres avis : Apophis (pour La dernière question) – vous ?

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12 réflexions sur “Le robot qui rêvait – Isaac Asimov (1/2)

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  3. Ha c’est cool cet enthousiasme. Le fait est que je crains un peu qu’Asimov ait parfois mal vieilli (Fondation est très aride) (et assurément il n’était pas féministe 😅 (on l’appelait l’homme aux cent mains)(je te laisse picturer le machin)), du coup voir ce recueil présenté comme accessible, ça fait plaisir et je retiens.

    (ce commentaire comporte trop de parenthèses mes confuses)

    • Haha tu me fais peur pour Fondation ^^’ J’avais envie de le lire après…
      Je ne sais pas du tout comment ce cycle a vieilli mais ses nouvelles sont très bien et accessibles, il y en a même une ou deux avec des personnages féminins -> clairement c’est pas le must, après je le replace dans son époque on va dire…

  4. J’ai eu une période où j’ai lu tous les ouvrages de cet auteur. *_* Je crois avoir lu le recueil de nouvelles mais je n’en ai plus qu’un vague souvenir, il doit être temps de m’y replonger. 😉

    • Haha bah honnêtement je pense que je vais lire d’autres recueils et tenter Fondation aussi ! Voir comment il se débrouille sur le format long. J’aurais ainsi lu au moins un texte de chacun des « Big Three » de la SF 😀
      J’espère que ton replongeon te plaira !

  5. Je dois dire que cette première moitié d’avis est si positive que j’ai bien envie d’emprunter le volume à la médiathèque pour picorer les histoires à mon rythme. Ce genre de format devrait m’aider à lire de-ci de là sans ressentir de frustration !
    Et surtout, ce que tu dis me rassure aussi, car j’avais l’image d’un auteur très austère et difficile d’accès, et ça n’a pas forcément l’air d’être le cas de ce que j’ai compris.

    • Je trouve en effet que ça correspondrait très bien à tes habitudes de lecture. Je t’encourage à l’emprunter !
      Oui tu as bien compris. Honnêtement je suis sidérée de me dire que ces textes ont été écrit entre les années 50 et 80 tant ils pourraient être nos contemporains. Après je ne suis pas spécialiste de la sf, je découvre et j’apprends toujours, mais je n’imaginais pas les textes de cette époque comme ça du tout. Tu as trouvé le mot, je les voyais austères, complexes, froids peut être. Déjà avec Clarke dans le Bifrost j’avais eu une bonne surprise, il me restera un auteur des fameux Big Three à découvrir, ce sera pour 2022 🙂
      J’avais des a priori basés sur rien en vrai… Je me dis que beaucoup de gens doivent les partager, c’est pour ça que je l’ai précisé dans mon billet. J’ai fait une petite pause pour lire un essai passionnant mais je compte bien finir la lecture du recueil cette semaine !

      • Perso, j’ai eu une période cyberpunk, et j’ai aussi trouvé que pour beaucoup d’ouvrages qui datent des années 80, on retrouve énormément d’interrogations très en phase avec des choses contemporaines (d’ailleurs avec le Metaverse, on nous ressort un peu tout ça). J’avais aussi lu des choses sur justement tout ce courant et ces auteurs pour voir un peu d’où ils venaient et comment ils avaient fait pour être si affutés sur ce qui nous attendait, et comme souvent ils sont américains, ils avaient déjà un temps d’avance sur les questions d’information et de réseau avec l’ARPAnet et tout ça.
        En tout cas je trouve ça assez passionnant, et ça m’encourage à me frotter aux écrits d’Asimov sur la robotique, parce que le bougre est encore la référence actuelle !

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