Vertèbres – Morgane Caussarieu

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Vertèbres
est un roman fantastico-horrifique écrit par l’autrice française Morgane Caussarieu. Publié au Diable Vauvert, vous trouverez ce texte au prix de 17 euros partout en librairie.

De quoi ça parle ?
En 1997, dans une station balnéaire des Landes, Jonathan, dix ans, est enlevé par une femme dans une camionnette. Il réapparait une semaine plus tard et n’est plus tout à fait le même…

Le problème de la narration « journal intime » (selon moi).
Le roman possède une double narration. Celle du point de vue de Sasha, dix ans (enfin, neuf ans et demi), qui écrit dans son journal intime Diddl et celle de Marylou, la mère de Jonathan. Je vais m’arrêter sur chacune d’elles en commençant par Sasha puisque cela va me permettre de partager une petite réflexion sur la forme du récit.

L’utilisation du journal intime est quelque chose qu’on retrouve régulièrement en littérature, que ce soit blanche ou de l’imaginaire. L’auteur.ice se projette dans son personnage et se met dans sa peau pour confier à un journal, au format papier ou numérique, tout ce qu’il vit, pense, ressent de manière générale, comme cela a pu nous arriver à tous.te un jour dans notre vie. Le problème que j’ai avec cette façon d’écrire, c’est qu’elle demande une sacrée suspension de l’incrédulité de la part du lecteur.ice ou une certaine maestria de la part de l’auteur.ice pour être crédible.

En effet, il est probable qu’un jour dans votre enfance ou dans votre vie, vous ayez tenu un journal intime. Cela a été mon cas et quand je lis ces journaux fictifs, je n’ai jamais le sentiment de lire un véritable journal intime. J’ai conscience qu’il s’agit d’un trucage littéraire pour se montrer original, le souci c’est que quitte à opter pour une narration hors du commun, autant pousser le concept jusqu’au bout comme le font certains éditeurs, en incluant des ratures, des fautes d’orthographe, en acceptant que tout ne soit pas dit ou pas clair, etc. au lieu de se cantonner à la langue littéraire telle qu’on l’attend dans un livre, bien proprette, avec un certain vocabulaire et des phrases qui n’ont pas de sens comme d’écrire dans le journal qu’on s’arrête prendre une pause pipi… De plus, trouver des dialogues au sein d’un journal intime n’a pas de sens (personne n’a une aussi bonne mémoire…), pas plus que des descriptions précises qui donnent le sentiment d’être dans un roman. On oublie trop souvent qu’un journal intime n’a, en théorie, pas pour vocation d’être lu par quelqu’un. C’est quelque chose de personnel, ce qui implique qu’il ne doit pas forcément contenir des explications ou des justifications.

Ici, l’autrice fait comme si Diddl était une entité vivante à laquelle Sasha se confie, la petite fille l’interpelle d’ailleurs plusieurs fois. Cela pourrait être une justification au format, sauf que non. Personne ne raconte une histoire de manière littéraire à qui que ce soit, à l’oral ou à l’écrit. On résume toujours. Du coup, le trucage tombe à l’eau puisqu’on pourrait tout aussi bien avoir une narration à la première personne au sens classique du terme, comme on le voit régulièrement en littérature young-adult (mais pas que).

Malheureusement, Vertèbres n’a pas fait exception à mon sentiment par rapport à ce type de narration. Je n’ai cru à aucun moment être en train de lire le journal d’une petite fille de dix ans, encore moins neuf ans et demi. Déjà à cause du souci expliqué plus haut mais également à cause du langage qui fait faussement naïf. Aucun enfant de dix ans ne s’exprime de cette manière, n’a autant de vocabulaire, n’inclut autant de références, sans faute de langage ou même d’orthographe, et la plupart des enfants n’ont pas la maturité émotionnelle pour exprimer tout ce que partage Sasha. Et je ne parle pas du fait qu’elle se genre au masculin en affirmant ne pas vouloir être une petite fille. Au contraire, je suis persuadée qu’il y a des enfants qui n’ont pas envie de se conformer à leur genre de naissance, sans tout l’aspect théorique que nous, adultes, mettons derrière cela, et qui se comportent donc comme leur cœur le leur dicte. C’est un aspect que j’ai beaucoup apprécié dans ce personnage car on en voit assez peu finalement, surtout traité de manière frontale. On ressent vraiment son cri du cœur, son désespoir, du fait d’être dans un corps de fille, avec tout ce que ça implique comme normes sociales.

L’émotion est donc là mais c’est tout le contours qui me gêne. Si Sasha avait été un/e adolescent/e, je ne dis pas, mais là… À mon goût (et c’est tout personnel) cette partie du récit aurait été plus efficace avec une narration classique à la troisième personne (où l’autrice aurait pu jouer sur les pronoms pour embrouiller le.a lecteur.ice) ou mieux, avec une narration à la deuxième personne, comme c’est le cas pour Marylou.

Je précise que ça ne m’a pas empêché de m’y plonger mais j’ai profité de l’occasion pour écrire un peu sur le sujet.

Écrire en « tu », une prise de risque qui paie.
Je me suis régalée des chapitres consacrés à Marylou, la mère de Jonathan. Non seulement le personnage ne manquait pas d’intérêt mais en prime, je suis une fervente partisane de la narration en « tu », qu’on retrouve malheureusement assez peu au sein de la littérature, pour une raison qui m’échappe complètement. Selon moi, c’est une façon efficace et différente de mettre un personnage face à ses contradictions, de dévoiler ses secrets sans que cela ne paraisse artificiel (comme dans une narration en « je ») ou trop descriptif (comme dans une narration classique à la troisième personne) mais aussi de rythmer le récit. En général, une narration en « tu » implique des phrases courtes, percutantes, ça en devient musical à la lecture et honnêtement, j’adore.

Parce que Marylou n’est pas qu’une mère éplorée. On découvre petit à petit le portrait d’une femme laissée seule avec sa maternité, qui a reconstruit sa vie autour de son enfant dont elle ne voulait pas vraiment au départ, qui l’a couvé, sans réussir à couper le cordon, qui a été jusqu’à certaines extrémités pour ne pas le laisser s’en aller. C’est une bonne mère, Marylou, enfin, elle essaie et ça la mène à perpétrer des actes qui en terrifieront plus d’un.e. C’est glaçant et fascinant. Dans ces parties, j’ai retrouvé la touche dérangeante sans être gratuite qui m’a fait aimer les romans de Morgane Caussarieu quand j’ai commencé à lire l’autrice il y a maintenant quelques années. J’espère qu’elle se prêtera de nouveau à l’exercice de cette narration dans ses prochains textes.

Un roman à ne pas mettre entre toutes les mains.
Il me semble nécessaire de le préciser car on y parle d’enlèvement, de maltraitance, d’abus divers (et sexuels) sur des enfants, de maltraitance animale assez sanglante… On n’est pas au stade d’un Je suis ton ombre mais on s’en rapproche et il vaut mieux le savoir avant de se lancer dans la lecture de Vertèbres. J’ai lu des chroniques chez des blogpotes qui ont été chamboulés, qui ont lu ce livre à un mauvais moment pour eux et ce serait quand même dommage de passer à côté à cause de ça.

Parce qu’outre ces éléments qui paraissent de prime abord négatifs, Vertèbres est aussi (et surtout ?) un roman qui transpire la nostalgie des années 1990 avec de très nombreuses références (vous vous souvenez des Minikeums ? Et du minitel ?) bienvenues. On y retrouve des éléments classiques du mythe loup-garou et on repart sur un texte horrifique qui rappelle un peu (sur le principe de base quoi) la série Stranger Things dans son ambiance aussi rétro que sanglante. Pourtant, l’aspect fantastique sert surtout, à mon sens, de métaphore sur la fin de l’enfance et l’entrée dans la puberté, avec tout ce que cela comporte de cauchemardesque.

C’est aussi une histoire d’amitiés, l’amitié qui unit trois enfants laissés pour compte, rejetés parce qu’ils sont différents, pas nés dans la bonne famille, qui ne vivent pas au bon endroit. Une amitié qui parvient à passer outre l’horreur qu’inspire la condition de Jonathan mais ne résiste pourtant pas à tous les affronts.

Enfin, c’est une histoire de monstres dans tout ce que ce terme a de pluriel. Monstres, humains ou non, sont légions comme toujours dans les romans de cette autrice.

Et ça fonctionne. Même si je n’ai pas accroché à la façon de raconter la partie de Sasha, l’histoire est rythmée correctement et jouit d’une richesse thématique surprenante. Je l’ai d’ailleurs lu d’une traite, on ne sent pas les pages se tourner et bien qu’on devine comment ça va s’achever si on connait un peu l’autrice et qu’on a l’habitude de ce genre littéraire, ce n’est à aucun moment ennuyeux ou mal fichu.

Je n’irais toutefois pas jusqu’à dire, comme l’indique l’éditeur sur la quatrième de couverture, que Morgane Caussarieu signe ici son roman le plus ambitieux. Pas à mon goût, en tout cas (et c’est tout personnel comme remarque). Mais elle signe un bon texte qui mérite d’être lu à condition que les TW dont j’ai parlé ne vous posent pas de problèmes.

La conclusion de l’ombre : 
Vertèbres est un roman fantastico-horrifique qui traite du mythe du loup-garou dans les années 1990. Un petit garçon de dix ans disparait pendant une semaine et revient profondément changé. L’autrice choisit de raconter l’histoire du point de vue de Sasha, dix ans également et meilleure amie de Jonathan (la victime) ainsi que de Marylou, la mère de Jonathan. L’alternance des points de vue et des narrations (un journal intime et une narration en « tu ») offre une certaine profondeur au récit crade et malsain, comme Morgane Caussarieu les écrit si bien. Ce n’est pas un texte à mettre entre toutes les mains toutefois je suis ravie d’avoir eu l’occasion de le lire d’une traite.

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20 réflexions sur “Vertèbres – Morgane Caussarieu

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  2. J’ai l’impression qu’il y a un petit regain d’intérêt avec le mythe du loup-garou en ce moment, réinterprété de diverses façons. Ça fait plaisir de voir des romans s’y pencher, jeunesse ou adulte !
    Je ne m’étais jamais trop interrogée sur l’écriture de romans à la façon de journaux intimes, je passais par la suspension de l’incrédulité sans trop me poser de questions. Mais il est vrai qu’un véritable journal intime serait, en fait, très peu lisible. Mais il y a un charme qui s’en dégage, comme pour les correspondances et romans épistolaires.
    J’ai aussi très peu croisé la narration avec « tu » à part dans Abimagique. Est-ce que tu as des livres à conseiller avec cette forme de narration ? Bien maîtrisée, c’est vrai qu’elle est géniale ! Ta réflexion sur ces manières d’écrire est intéressante à lire, en reposant des questions et pensées sur ce qu’on a trop pris l’habitude d’intégrer comme des modes de narration, sans trop y penser…

    • Merci pour ton commentaire ! Malheureusement non je n’ai pas de romans en « tu » à te conseiller car j’en cherche moi-même. Dans les commentaires, Yuyine en a cité un il me semble mais je ne l’ai pas encore lu. C’est une narration que j’aimerais vraiment voir se développer, ça demande de s’y pencher.
      Avant je laissais ma suspension d’incrédulité travailler mais je ne sais pas, depuis quelque temps, je m’arrête sur beaucoup de détails de ce genre. Les romans épistolaires ça ne me pose pas de soucis quand le format lettre est conservé d’une façon crédible, en fait plus les journaux et les lettres remontent dans le temps et plus j’ai facile de suspendre mon incrédulité mais quand il s’agit de quelque chose de récent, je ne peux pas m’empêcher de m’arrêter dessus ^^’ Utiliser un véritable journal intime aurait justement un intérêt pour jouer avec le lecteur, le perdre, il y aurait des choses à faire je pense.

      • Oui, le côté roman historique aide beaucoup plus pour les lettres, également dans mon cas. C’est vrai qu’à part Abimagique, je ne me souviens vraiment d’aucun roman en tu, mais je vais fouiller, ça m’intrigue aussi. Surtout que c’est vraiment puissant comme mode de narration.
        N’y a-t-il pas un journal intime dans The Dead House que tu avais conseillé à tes étudiants ? Il est sur ma PAL !

      • Tout à fait oui ! C’est un excellent roman autant sur le fond que sur la forme, je l’ai trouvé original et immersif c’était très plaisant à lire. J’espère que tu aimeras autant que moi du coup 🤞

  3. Je comprends ton point de vue sur la narration « journal intime » sur laquelle je ne me suis jamais vraiment arrêtée. Cela dit, j’avais un journal et le mien contenait des dialogues et des justifications. Je l’adressai à une jumelle invisible vivant dans les murs de ma maison (oui, dès l’enfance, j’étais un peu cassée xD). Mais je pense que, pour la majorité des gens ce n’est pas ainsi :p

    • Haha merci pour ton exemple 😛 Après mon souci c’est pas qu’elle s’adresse à quelqu’un, c’est la maturité de l’écrit qui ne colle pas avec le personnage, avec son âge >< Du coup voilà. Ça ne m'a pas empêché d'apprécier le roman !

  4. Dommage pour la partie journal intime, c’est vrai que je n’y avais jamais songé mais peu lus de romans avec une partie journal intime aussi…. Bref, je pense le lire un jour ou l’autre, les trigger warning ne me gênent pas.

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  7. Maltraitance sur enfant?
    Abus sur enfant ?
    Je peux lire beaucoup de choses, je suis plutôt ouverte aux différents styles, mais, ces aspects ne me conviennent pas. J’ai du mal à passer outre. Ce sera donc un on, pour moi.

    • Je peux parfaitement le comprendre, d’où ma précision. Beaucoup de gens se moquent du concept de trigger warning, perso hormis pour la maltraitance animale je n’en ressens pas le besoin mais ça ne m’empêche pas de respecter la sensibilité d’autrui et d’en parler dans mes chroniques quand il y a lieu. Je suis contente donc de t’avoir évité une déconvenue ici !

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  9. Sans dire que la partie journal intime est le mode narratif le plus réussi dans ce texte, tu as raison, j’ai tiqué plusieurs fois d’ailleurs je l’avais oublié et puis le bon mot bien trouvé a pris le dessus sur l’incrédulité, surtout sur des réflexions teintées d’ironie, sachant que l’ironie est une conceptualisation du monde qui est assez compliquée à appréhender avant la grande adolescence, un truc que je me dis sur le manque de « naturel » de ce type de procédé : en fait d’un côté c’est normal : l’auteur produit un texte qu’il doit donner envie de lire à son lecteur (cette phrase est beaucoup trop longue 😅). S’iel écrit un journal intime comme monsieur madame tout le monde le ferait le texte ne serait pas publiable.
    Il en est de même des dialogues dans les romans d’ailleurs (ou au cinéma) : on ne parle jamais comme ça dans la réalité. Nos paroles sont teintées de euh, de répétition de mots, de blancs, on se coupe la parole tout le temps les uns les autres.
    Bref, il y a de toute façon une part d’acceptation à avoir sur la réalité. Il est question de degré ou d’habitude à mon avis. Je comprends que celui-ci ne paraisse pas « assez bon » pour lever l’incrédulité, cela dit.
    Ca ne t’a jamais plu ce format ou tu as l’un ou l’autre titre qui ont fonctionné ? Que penses-tu du roman épistolaire ?
    Réflexion très intéressante dans tous les cas ^^
    (c’est marrant jusqu’à il y a peu c’est avec le mode « tu » avec lequel j’avais du mal, j’ai lu un chef d’oeuvre quais intégralement écrit comme ça et je me suis habituée 🤣)

    • Tu as raison il y a de toute façon une suspension de l’incrédulité dans la fiction au niveau de l’écriture ou du dialogue mais dans un journal intime ça demande une finesse que je n’ai pas retrouvé ici. Je pense que dans the dead house ça a été ce mode de narration mais il faudrait que je relise ma chronique pour m’en assurer.
      C’est quelque chose que je peux aimer donc oui, il faut juste que ce soit bien fait. Pour le roman épistolaire j’aime beaucoup par contre mais à l’ancienne dans le style 19e où de base l’expression est différente. Et là ça ne me paraît pas artificiel alors que les gens ne parlaient sûrement pas comme ça au quotidien à l’époque mais on en a une représentation romantique qui fait que xD
      Merci beaucoup d’avoir enrichi cette réflexion en tout cas ☺️
      C’est quel chef d’oeuvre qui t’a fait aimer le tu ?

  10. Pingback: Vertèbres, Morgane Caussarieu | L'Imaginaerum de Symphonie

  11. Je suis en train de le lire… Le format journal intime, en plus d’effectiment poser la condition de l’adhésion du lecteur malgré la forme littéraire, me lasse très personnellement… J’ai du mal à lire beaucoup de chapitres de suite…
    J’aime la thématique mais l’innocence « forcée » me rebute franchement…

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