Je relis un roman de mon enfance : @ssassins.net de Christian Grenier

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Attention ! Ce billet contient des éléments personnels de mon passé de lectrice, si bien qu’il va mêler un peu de « je raconte ma vie » à une réflexion plus globale. 

Un peu d’histoire (des ombres) :
Lorsque j’avais une dizaine d’années, à l’école primaire, nous nous rendions une fois par mois à la bibliothèque du village pour emprunter des livres. C’est là que je suis tombée sur les romans de Christian Grenier : les enquêtes de Logicielle. J’ai lu @ssassins.net pour la première fois à cette époque et j’en garde un souvenir très fort principalement parce que c’est grâce à ce livre que j’ai découvert Cyrano de Bergerac et eu envie de lire non seulement ses textes (ce qui est arrivé plus tard à l’adolescence) mais également la pièce d’Edmond Rostand, qui restera l’une de mes œuvres théâtrales favorites. J’en connaissais des passages entiers par cœur et ça m’a donné le goût du théâtre de manière générale. Imaginez donc l’influence que ça a eu sur moi.

Récemment, je suis retournée dans cette même bibliothèque, poussée par une curiosité estivale et l’envie de reprendre certaines habitudes. Je suis alors retombée sur ce même livre, plus de quinze ans après ! Je n’ai pas résisté à l’envie de l’emprunter pour m’y replonger en me demandant ce que j’allais penser en tant qu’adulte de ce titre publié dans la collection Heure Noire de chez Rageot, collection dédiée au polar jeunesse.

De quoi ça parle ?
La lieutenante Logicielle, de la brigade informatique parisienne, accepte une enquête hors du commun : retrouver l’assassin de Cyrano de Bergerac grâce au Troisième Monde, une simulation virtuelle du Paris du 17e siècle. Hélas, sa mission va prendre des proportions inattendues quand le programme est dévoilé au public. Et si de vrais assassins rôdaient sur le net ?

À la croisée des genres.
J’ai été stupéfaite de me rendre compte à quel point ce texte de presque deux cent pages empruntait à plusieurs genres littéraires. Il est évident que nous sommes d’abord dans un récit d’enquête policière assez classique et ce jusqu’à la scène finale où l’enquêtrice réunit les différents protagonistes afin de partager ses théories. Nous sommes également dans une forme de science-fiction par l’existence de ce monde virtuel où on peut se plonger comme dans le nôtre à l’aide d’une simple puce dans la nuque. On retrouve aussi des aspects historiques précis et documentés sur le milieu du 17e siècle et la période de Régence connue par la France. Ces éléments sont strictement exacts jusqu’à ce qu’un assassinat (je ne dirais pas lequel) fasse tomber le Troisième Monde dans l’uchronie la plus complète !

L’enquête en elle-même est correctement ficelée. Christian Grenier ne propose pas le mystère du siècle à élucider mais il donne suffisamment d’indices pour que son lectorat puisse enquêter de manière efficace aux côtés de Logicielle et donc s’investir dans l’affaire. Je ne me rappelais plus du tout du dénouement mais en y réfléchissant après coup, tout s’emboîte bien pour ravir autant le lectorat cible que celui plus âgé en recherche d’évasion.

Des réflexions passionnantes sur l’imaginaire.
Et c’est surtout pour cette partie que je voulais écrire ce billet.
Beaucoup de lecteur.ices ont des a priori sur la littérature jeunesse mais on y trouve des œuvres passionnantes ainsi que des réflexions d’une grande justesse. Voici un petit extrait duquel j’ai retiré l’aspect dialogue avec les questions impromptues de l’interlocuteur de Logicielle : « Autrefois, on croyait que c’était le réel qui gouvernait l’imaginaire. Aujourd’hui, la situation s’est retournée. (…) Notre quotidien récupère, utilise et intègre l’imaginaire véhiculé dans les médias : radio, télévision, cinéma… Dans ce siècle régenté par l’information et la communication, le réel ne sert plus guère de norme à l’imaginaire. Ce sont les nouveaux imaginaires qui servent de repères pour construire une nouvelle réalité. (…) Et si conquérir le monopole de l’imaginaire, c’était devenir le futur maître du réel ? »

L’interconnexion entre réel et imaginaire est, je trouve, un sujet passionnant sur lequel je réfléchis régulièrement. Je ne pense pas être la seule, d’ailleurs, encore moins au sein de la blogosphère justement spécialisée dans l’imaginaire, qui constitue l’essentiel de mon lectorat. Retrouver cette réflexion au sein d’un roman jeunesse que j’ai moi-même pu lire du temps où j’étais le public cible me fait me demander à quel point j’ai été influencée par les mots de Christian Grenier. J’avais, évidemment, oublié cette citation précise mais en la relisant, je me rappelle avoir été très impressionnée par cette déclaration.

Aujourd’hui, je pense sincèrement que l’imaginaire, si les décisionnaires acceptaient de se pencher dessus, pourrait apporter des solutions à nos problèmes quotidiens et, oui, par extension, donner le pouvoir à celleux qui auraient pris cette peine. C’est d’ailleurs une partie de l’intrigue du roman puisqu’un groupuscule va tenter de prendre le contrôle du Troisième Monde pour montrer que leurs idéaux sont viables. Il suffit de voir de quelle manière la science-fiction réfléchit à bon nombre de questions actuelles comme le climat, la numérisation de la conscience ou la conquête spatiale, avec des scénarii crédibles. Je me rappelle également avoir lu un livre (un essai) qui expliquait comment les films au cinéma nous préparaient à des scénarii catastrophes possibles et nous apprenaient à y réagir, de manière inconsciente, quand le moment serait venu. Dans l’un de mes romans, j’avais même écrit que les vampires orchestraient la révélation de leur existence via la vague de littérature bit-lit, soignant leur image auprès du plus grand nombre pour retirer l’aspect cauchemardesque qu’on leur prêtait jusque là et donc mieux s’intégrer dans la société.

Du coup, je me demande si Christian Grenier n’a pas joué un plus grand rôle que je le pensais dans ma construction de lectrice / autrice de l’imaginaire. Incroyable, ce que la relecture d’un roman d’enfance peut amener comme réflexion(s) !

La conclusion de l’ombre : 
Pour résumer, ma relecture du roman @ssassins.net de Christian Grenier a été une réussite. Je me suis replongée dans un roman lu dans mon enfance avec le même plaisir qu’à l’époque au point d’avoir envie de relire toutes les enquêtes de Logicielle. Ce sont des textes très recommandables (dont la première édition date du début des années 2000 !) pour de jeunes lecteur.ices qui aiment les récits d’enquête où se mêle de l’imaginaire.

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#S4F3s7 : 20e lecture

15 réflexions sur “Je relis un roman de mon enfance : @ssassins.net de Christian Grenier

  1. Je suis d’accord avec Apophis, le petit avertissement au début n’est pas nécéssaire, rassure-toi. C’est ton blog, donc tu fais ce que tu veux! 😉 Bref, tout ça pour dire que j’avais lu aussi Virus LIV3 ou la mort des livres Christian Grenier. C’était pas trop mal.

  2. « Dans l’un de mes romans, j’avais même écrit que les vampires orchestraient la révélation de leur existence via la vague de littérature bit-lit, soignant leur image auprès du plus grand nombre pour retirer l’aspect cauchemardesque qu’on leur prêtait jusque là et donc mieux s’intégrer dans la société. » J’adore l’idée ! Elle me fait bien sourire, tout en utilisant un formidable concept !

    Je garde peu de souvenirs de mes lectures jeunesse de Christian Grenier, sinon du positif. C’est fascinant de voir qu’il mélange autant les genres dans un texte jeunesse, et de façon très pointue. Et j’aime beaucoup comment tu l’analyses avec ton ressenti aussi subjectif et personnel ! Je trouve la réflexion que tu cites de Grenier très intéressante… surtout dans un monde où de plus en plus de générations (de ce que je vois) utilisent la pop-culture, l’imaginaire, pour se définir et se faire leurs propres repères, d’une manière différente des générations précédentes. Quelque chose que le marketing et le commerce ont bien compris d’ailleurs. Et ça paraît d’autant plus logique pour la science-fiction et ses visions du futur, de l’écologie, etc… L’imaginaire a des solutions que certains ne prennent malheureusement guère au sérieux.

  3. Pingback: Bilan mensuel de l’ombre #38 – août 2021 | OmbreBones

  4. Hé bien je trouve cet article particulièrement intéressant et agréable à lire avec ce côté personnel et la réflexion en lien avec ce que dit l’auteur (qui me rappelle un peu Baudrillard).

    Tu as donc eu bien raison d’écrire cet article et de proposer ce point de vue que je trouve très intéressant.

    On a dailleurs quelques tomes des enquêtes de Logicielle à la médiathèque !

    • Je suis ravie que tu aies apprécié le lire ! Cet article a été globalement très bien reçu, ça m’a fait plaisir. J’ai vraiment envie d’en écrire davantage comme celui là, surtout que l’œuvre ouvre vraiment une réflexion intéressante.

      Oui ça ne me surprend pas qu’ils soient aussi dans ta mediatheque, je pense que ces livres ont connu un gros succès au moment de leur sortie. Ils étaient déjà à la bibliothèque il y a 15 / 20 ans quand j’étais enfant alors.. La première enquête de Logicielle a d’ailleurs été publiée en 1994, j’avais 1 an 😱

  5. J’adore ! Déjà le principe de relire des livres marquant de son enfance. Je fais ça de temps en temps et c’est toujours très kiffant de voir son moi du passé au travers d’un livre avec son moi du présent. Mais j’aime aussi beaucoup ta réflexion sur l’imaginaire.

    Très chouette vraiment ^^

    • Merci ! Je suis contente que tu aies aimé 😊 ça m’a vraiment bien plu, et de relire ce roman et d’écrire ce billet.
      Je pense réitérer l’expérience avec d’autres livres, je ne le faisais qu’avec Harry Potter jusqu’ici et c’est dommage de se limiter.

  6. Je ne trouve pas du tout la dimension plus personnelle de cet article incongrue, bien au contraire. Si on regarde la définition d’un blog, il est écrit « journal intime […] permettant d’exprimer une opinion subjective ». J’ai vu passer, ces dernières années, des critiques (émanant d’auteurs) sur les billets de blog dont le rédacteur, selon eux, « parlait autant de lui que du livre ». J’aurais pu (c’est mon côté charitable) expliquer à ces gens que c’était le principe même d’un blog, mais j’ai préféré (c’est mon côté cruel) les laisser continuer à se ridiculiser. D’une façon plus générale, je vois de plus en plus de personnes utiliser les blogs comme un vecteur (pour publier des analyses de livres) sans en comprendre la dimension fondamentale (subjective, personnelle) : une critique de blog n’est pas et ne doit pas être une recension de magazine (impersonnelle ; je ne rédige absolument pas mes critiques Bifrost comme celles du Culte) ou un exercice de littérature comparée / d’analyse littéraire formelle, qui aurait sa place dans un essai, une thèse ou équivalent, et qui se veut entièrement analytique et « objective » (aux biais cognitifs et angles morts mentaux propres à chacun d’entre nous).

    Bref, toute cette logorrhée pour dire que tu n’as pas à t’excuser, si j’ose dire, de mettre un peu de ta vie personnelle, de ton ressenti, dans ta critique, à mon sens (on peut ne pas être d’accord avec) c’est, tout au contraire, ce qui fait l’essence et la particularité d’un article… de blog.

    • Et bien merci pour ton avis là-dessus qui est, comme toujours, tout à fait juste. D’une manière un peu maladroite, je voulais simplement exprimer que ce retour serait un peu différent puisque touchant à mon passé de lectrice au contraire d’œuvres que je découvre pour la première fois actuellement, en tant qu’adulte. Je pense que ça mérite une petite reformulation, en effet, surtout que lorsque j’écris mes critiques, je reste toujours dans l’affect, dans ce que le texte m’a apporté comme émotions, en y ajoutant parfois une dimension un peu plus analytique si ça s’y prête. Mais je devrais tout simplement cesser de m’excuser ou de prévenir et faire les choses comme je l’entends puisque c’est mon blog personnel, après tout ! Révolte !

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