Filles de Rouille – Gwendolyn Kiste

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Filles de Rouille
est un one-shot fantastico-horrifique écrit par l’autrice américaine Gwendolyn Kiste et traduit par Cécile Guillot. Publié par les éditions du Chat Noir dans leur collection Griffe Sombre, vous trouverez ce roman sur leur site au prix de 17.90 euros.
Je remercie Mathieu, Alison et les éditions du Chat Noir pour ce service presse !

De quoi ça parle ?
Durant l’été 1980 à Cleveland, l’aciérie près de Denton Street ferme et le chômage s’aggrave dans le quartier. Phoebe et sa cousine Jacqueline viennent de terminer le lycée et s’interrogent sur leur avenir. Elles envisagent de partir, fuir cette misère, sauf qu’un mal mystérieux frappe cinq filles de leur âge. Leur corps se transforme d’une manière anormale… et quand ça s’apprend, Gouvernement, touristes, médecins, tous débarquent pour observer ce mystérieux phénomène. Phoebe, elle, espère juste réussir à aider ses amies… et sa cousine, devenue elle aussi une Fille de Rouille.

À la croisée des genres.
Filles de Rouille débute en 2018 alors que Phoebe a une quarantaine d’années et retourne dans sa ville natale, cessant de fuir son passé présenté alors comme mystérieux. L’autrice installe directement une ambiance décrépite, un sentiment de sale, d’abandon, à travers les décors contemplés par l’héroïne et son état d’esprit. On se sent mal et tout qui a déjà vécu près d’une zone industrielle délabrée n’aura aucun mal à se projeter dans cette atmosphère. Le second chapitre se présente comme n’importe quel roman dont l’héroïne termine l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte, la cassure est violente mais l’effet fonctionne. Phoebe a dix-huit ans, elle vit aux côtés de sa cousine Jacqueline qui est aussi sa meilleure amie. Elle a ses petits tracas, s’inquiète de l’avenir mais tant que Jacqueline reste à ses côtés, rien ne semble la déstabiliser plus que ça. Pas même son ex qui a mis enceinte la fille avec laquelle il l’a trompée.

Assez vite, le roman glisse vers l’étrange quand la maladie de ces cinq filles est découverte. L’étrange scientifique ou fantastique ? Le doute planera jusqu’au bout et la maladie prendra une ampleur de plus en plus grande jusqu’à tomber dans le body horror qui renforcera une ambiance oppressante très bien maîtrisée. J’ai été bluffée par les descriptions de Gwendolyn Kiste qui a trouvé un excellent équilibre pour rester efficace sans tomber dans le grand-guignolesque.

Mais plus qu’un roman de l’imaginaire à l’ambiance maîtrisée, Filles de rouille illustre de tristes réalités sociales…

Un conte social
Le Chat Noir parle d’un conte social sur la quatrième de couverture et j’aime bien ce terme qui colle comme un gant au roman. L’autrice raconte en premier lieu une histoire d’amitié mais elle y incorpore un décor solide : celui d’une ville sur le déclin, qui subit la délocalisation de ses industries, où il n’y a pas / plus de travail, pas / plus d’avenir. Les filles doivent obéir à leurs pères, à leurs mères, rentrer dans un canevas étriqué qui existe malheureusement toujours à l’heure actuelle. Le parfait exemple est celui de Dawn, tombée enceinte suite à un coup d’un soir (avec l’ex de Phoebe donc aka le mec dont on claquerait bien la tête sur la bordure d’un trottoir pendant des heures tellement il est à vomir) qui accouche et n’a même pas le droit de décider ce qu’elle fera avec son bébé. C’est le conseil des mères qui s’en charge, sans jamais lui laisser la voix au chapitre. En tant que femme, ça m’a heurté et je me suis demandée combien de jeunes mères subissaient cela encore aujourd’hui..

Gwendolyn Kiste évoque ainsi, entre autre, la pression sociale, le jugement hypocrite d’autrui, la place de la femme mais aussi cette misère que connaissent certaines zones de pays supposés développés. Ici, son action se déroule aux États-Unis toutefois le propos peut-être transposé en Europe sans le moindre souci.

Dans ce contexte, je savoure l’ironie (volontaire bien entendue) que constitue la maladie des cinq filles puisque leur corps semble se transformer en éléments industriels comme l’étain, le métal, le verre, avec de l’eau boueuse qui remplace le sang pour ensuite rouiller petit à petit. La métaphore est superbe et inspirée. Au risque de radoter : tout fonctionne bien dans ce roman.

Phoebe, témoignage de la souffrance
Phoebe est la narratrice de cette histoire dans un texte écrit à la première personne. Les temporalités s’alternent entre décembre 2018 et l’été 1980, montrant l’évolution de ce personnage principal qui n’a rien d’une héroïne et qui a beaucoup souffert de toute cette histoire. L’autrice brouille les pistes pour entrainer le lecteur littéralement dans le coeur de sa narratrice, distillant les différents éléments narratifs avec plus ou moins de subtilité. Il y a par moment des longueurs dues à l’introspection toutefois, hormis à la toute fin, cela ne m’a pas dérangé. Phoebe n’est pas un personnage qui laisse indifférent, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce qu’elle vit et la perte progressive de sa meilleure amie. Ses émotions me parlent, on sent la pureté et l’importance de cette amitié dans son existence. C’est un roman comme j’aimerais en lire davantage car il met vraiment la notion d’amitié au centre de son intrigue.

La conclusion de l’ombre :
Filles de rouille est le premier roman de l’autrice américaine Gwendolyn Kiste, traduit par Cécile Guillot pour les éditions du Chat Noir. Ce one-shot fantastico-horrifique se révèle être un conte social maîtrisé qui traite de nombreuses thématiques avec beaucoup de sensibilité dans un contexte de récession qui ne peut que nous parler. Phoebe, la narratrice, est un personnage ambigu, en souffrance, qui révèle petit à petit des éléments du passé afin de nous apprendre ce qui est arrivé durant l’été 1980 à Cleveland avec les fameuses « Filles de Rouille ». À travers son histoire et sa profonde amitié avec sa cousine Jacqueline, Phoebe est une protagoniste attachante et vraie pour qui j’ai éprouvé beaucoup d’empathie au point d’avoir les larmes aux yeux à la fin. Ce premier texte est très prometteur et je me réjouis de découvrir d’autres romans de l’autrice vu sa qualité. Sans surprise donc, je recommande chaudement cette nouvelle pépite découverte par le Chat Noir !

D’autres avis : pas encore mais cela ne saurait tarder !

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11 réflexions sur “Filles de Rouille – Gwendolyn Kiste

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  5. Je viens de terminer le livre et il est génial ! C’est vraiment un récit immersif. Il y a une mise en route ou on apprend à connaître Phoebe, où on se demande un peu vers quoi le récit va nous emmener, puis on rentre dans la noirceur de l’histoire aussi froide que le métal… mais quand on s’en rend compte, on est déjà figer, pris dans le piège de ce livre qui résonne tellement fort à la lumière de ce que nous vivons aujourd’hui, véritable image sociale de la société, un regard très fort sur la vie. J’ai adoré ce récit ainsi que son inclusion dans notre époque, c’est extrêmement bien emmené. Il y a des moments, des images très fortes, ou la poésie, l’amitié et la féminité y sont si bien représentée.

  6. Un roman qui semble plein d’intelligence et dont la portée métaphorique ne doit pas manquer d’en faire un de ces livres qui restent très longtemps à l’esprit. Je ne l’ai pas lu, mais rien que ton exemple avec Dawn suscite dégoût et indignation…

    • En effet c’est typiquement ce genre de roman ! Il est très moderne je trouve dans ses thématiques alors même que le plus gros de l’intrigue se passe dans les années 1980, ça pousse à réfléchir. Un très très bon roman à lire en tout cas 🙂
      Et encore avec la pauvre Dawn j’ai pas tout dit… Quand je dis que le mec qui la met enceinte est à claquer je suis en deçà de la vérité 😅

  7. J’avoue que je n’arrive à rebondir que sur deux éléments de ton article. Le premier est que ma sœur s’appelle Gwendoline, comme l’autrice, ce qui n’est pas follement pertinent.

    Le deuxième, c’est quand tu parle de body horror. C’est quelque chose qui a tendance à me remuer un peu, j’avoue. Je pense notamment au cinema de Cronenberg (que j’adore par ailleurs), maiis aussi à Tetsuo dans Akira. Les corps qui se transforment et se délitent, ça fait toujours un sacré effet sur moi…
    J’en vient aussi à repenser à une scène en particulier dans Shining tiens !

    • C’est pas pertinent de ouf mais j’adore ce prénom perso donc voilà je te pardonne volontiers 🤣

      Je te comprends, ça provoque aussi beaucoup d’effet sur moi surtout dans ce type d’œuvre où c’est traité avec une certaine subtilité. C’est quitte ou double en fait pour moi et ici c’est très réussi ! Je ne connais par contre Cronenberg que via l’émission Crossed donc je serais bien incapable de fournir un comparatif pertinent..

      • Ah dans ce cas je t’encourage à te pencher sur ce cinéaste à l’occasion. Je crois qu’il s’est un peu perdu avec ses derniers films mais franchement, il a fait plein de chefs-d’oeuvre. Rien que La Mouche, je suis traumatisé à tout jamais et en terme de body horror on est pas mal.

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