Terra Ignota #2 Sept Redditions – Ada Palmer

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Sept Redditions
est le second volume de Terra Ignota, une saga de science-fiction dite utopique écrite par l’autrice américaine Ada Palmer. Publié par le Bélial, vous trouverez ce roman partout en librairie au prix de 24.9 euros ainsi que sur le site de l’éditeur via lequel je vous encourage à commander.

Avant-propos
Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé du premier tome ( Trop semblable à l’éclair ) que je décrivais comme une expérience littéraire extraordinaire, un véritable chef-d’œuvre au-delà du simple qualificatif de « coup de coeur ». En le lisant, je me suis rappelée comment était née ma passion pour la littérature à l’origine et cela a mené à un certain nombre de réflexions personnelles qui n’ont pas toujours abouti à ce que j’en espérais mais qui ont eu le mérite d’exister.

Ada Palmer brille, elle brille pour ses références, pour ce qu’elle a créé, pour les réflexions qu’elle propose et la grandeur ambitieuse de ses textes. J’ai entamé Sept Redditions avec une double crainte : la première, celle que ce second tome se révèle décevant par rapport au premier avec un effet de surprise gâché quant au contenu, à l’ambition, au narrateur, à l’ensemble. La seconde, que je ne ressente plus l’envie de lire quoi que ce soit après avoir tourné la dernière page, secouée par la certitude que rien n’arrivera à la cheville de l’histoire narrée par Mycroft Canner.

Cette dernière crainte s’est révélée en partie fondée. Je me réjouis de voir qu’en 2020, on publie toujours des romans porteurs d’une telle ambition littéraire et je remercie mille fois le Bélial d’avoir entrepris la traduction de ce cycle. Je précise que cette remarque n’engage que moi et ne sous-entend pas que tous les autres textes que j’ai pu lire ou que vous avez pu lire sont inférieurs. Il ne s’agit pas d’établir une échelle de grandeur qualitative mais bien d’insister sur mon enthousiasme vis à vis du roman. Terra Ignota ne ressemble à rien d’autre de ce que j’ai pu lire, il se démarque donc aisément. Toutefois, quelqu’un avec une culture littéraire plus vaste ou simplement différente de la mienne ne partagera probablement pas mon opinion. N’oubliez donc pas qu’il s’agit bien de cela : mon opinion, mon sentiment, développée sur mon blog avec toute la partialité que cela implique.

Pour en revenir au livre en lui-même, j’ai retrouvé au sein de ce roman des qualités semblables à ce que j’ai pu relever dans ma première chronique : un souci de la représentation (un véritable exemple à suivre selon moi et une référence à mettre en avant dans les débats qui secouent la twittosphère littéraire ces dernières semaines), une mise en scène astucieuse des philosophies du 18e siècle (sans toutefois s’y restreindre) ainsi qu’un narrateur savoureux qui interagit avec son lecteur en le manipulant, démontrant une maîtrise encore inégalée selon moi de la narration à la première personne.

Je dois même dire que ces qualités sont présentes à l’identique tant Sept Redditions s’inscrit dans la continuité directe de Trop semblable à l’éclair. Ç’aurait pu être (selon moi, à nouveau) publié comme un seul roman sans les exigences éditoriales modernes (même ainsi, ce sont deux beaux pavés). Je vous recommande d’ailleurs de lire ces titres l’un après l’autre directement pour ne rien y perdre, un exercice auquel je compte me livrer dans un futur plus ou moins proche.

À ce stade, vous vous demandez probablement ce que je vais pouvoir dire que je n’ai pas déjà détaillé ou encensé dans mon précédent billet. Vous vous étonnez aussi peut-être que je n’ai pas encore subdivisé cette chronique en plusieurs points, menant une analyse plus ou moins pertinente, comme j’en ai l’habitude. Ce n’est pas ce que je souhaite écrire vis à vis de ce texte. L’émotion suscitée par cet ouvrage a été énorme pour moi, j’aimerais réussir à vous la transmettre non seulement par la lecture de cet avant propos mais également par une brève réflexion sur le sujet central (un parmi d’autres, je vous assure !) de Sept Redditions : la conception de l’utopie.

Aussi sachez que tout ce qui est écrit à partir de maintenant risque de vous divulgâcher l’intrigue. Je vous recommande donc de ne pas poursuivre votre lecture si vous comptez vous plonger dans l’univers de Terra Ignota.

De la définition de l’utopie…et du reste.
Au sens premier du terme, on parle d’utopie pour qualifier un idéal de type positif impossible à atteindre. C’est ce qui est mis en scène dans Terra Ignota : une société fictive qui se veut positive car chaque humain a le droit de choisir la Ruche (son groupe quoi) qui correspond le mieux à ses croyances, à ses ambitions. Tout le monde a un toit au-dessus de sa tête, travaille vingt heures par semaine en consacrant le reste de son temps à des loisirs de son choix. La faim, le froid, tout cela n’existe plus pour la plus grande majorité de la population. La dernière guerre de religion a aboli les distinctions genrées, il n’existe donc plus, en théorie, d’hommes et de femmes au sens social du terme (c’est toujours le cas sur un plan biologique) si bien que l’autrice emploie des pronoms neutres (on et ons) dans le texte. Un choix qui peut déstabiliser mais que je trouve très intéressant. Ces petits jeux de forme, Ada Palmer s’y livre à merveille et non contente de s’y essayer, elle offre aussi une réflexion très intéressante sur l’existence du genre au sens social, ses avantages et ses inconvénients.

L’utopie, une société d’avenir… ou pas.
Sur le papier, tout fonctionne à merveille au sein de l’Alliance sauf que ce tome approfondit ce qu’on commençait à soupçonner dans le premier, à savoir que le système a des ratés et repose finalement sur la violence qu’il était parvenu à bannir puisque l’existence d’un groupuscule dénommé « O.S. » implique des meurtres ciblés afin d’éviter à la société humaine de subir des crises majeures qui risqueraient d’abolir le système considéré comme parfait en place. Et parfait, il le parait en effet au premier abord, surtout à nos yeux d’êtres humains du vingt-et-unième siècle.

Le meurtre, rappelons-le, n’existe plus dans cette société depuis longtemps au point que les actes de Mycroft Canner causèrent un choc terrible à tous. Arrive donc la question de savoir ce qui est acceptable ou non au nom du plus grand bien et ce qu’est, au fond, ce plus grand bien, cette utopie. Quelles sont ses limites ? Comment la maintenir ? Doit-on la maintenir ? Quelles conséquences un tel système a-t-il sur l’humanité, sur son ambition, sur sa capacité à évoluer ? Deux milles et quelques vies contre celle de milliards d’individus, cela vaut-il le coup ? Doit-on s’en tenir aux probabilités ou à sa moralité ? La galerie de personnages imaginée par Ada Palmer permet de mettre en scène une multitude de points de vue, ce qui entraine non seulement des discussions passionnantes entre les protagonistes mais également une action au rendez-vous grâce aux élans dramatiques qui ne sont pas sans rappeler différents courants littéraires qui m’évoquent davantage le dix-neuvième que le dix-huitième siècle littéraire français, pour ma part.

Du génie ! Mais…
C’est délicieux, cela fonctionne à merveille, du moins si on apprécie ce type de littérature et cette construction si particulière où l’autrice laisse la parole à Mycroft Canner, qu’on découvre ici sous un jour nouveau. Comme je l’ai déjà mentionné dans mon autre billet, je pense que ce roman n’est pas accessible à n’importe qui. Il faut aimer philosopher, se laisser séduire par l’aspect théâtral qui intervient par moment jusque dans la forme même du texte, ne pas craindre les multiplications de personnages, prendre le temps de se poser pour comprendre toutes les implications de ce qui se déroule, de ce qui se dit, de ce qui peut arriver. Il s’agit clairement d’un roman -d’une saga- à relire, plus d’une fois, même plus de deux ou trois, pour s’en imprégner véritablement. Pour moi, les romans d’Ada Palmer sont exigeants mais ils valent largement l’investissement mental et moral tant ils apportent une vraie richesse non seulement à la littérature mais également sur un plan humain.

Que lire à présent jusque 2021, date de la parution du troisième volume en français… Grande question.

La conclusion de l’ombre :
Sept Redditions est une suite à la hauteur de Trop semblable à l’éclair. Ada Palmer est brillante, son roman est aussi intelligent qu’addictif, doté d’un apport philosophique conséquent et passionnant. Ada Palmer ne juge pas, elle invite ses lecteurs à participer à une Grande Conversation sur la manière de mettre en place une utopie humaine efficace et les conséquences que peut avoir un système politique de ce genre… entre autres thèmes ! Une réussite sur tous les points que je recommande avec un enthousiasme que mes mots peinent à retranscrire.

D’autres avis : L’épaule d’Orion, Tigger Lilly, Le Syndrome de Quickson, Blog à part, BlackWolf, Gromovar, Just A Word, Outrelivresles Chroniques du Chroniqueur – vous ?

10 réflexions sur “Terra Ignota #2 Sept Redditions – Ada Palmer

  1. Pingback: BML #26 – août 2020 | OmbreBones

  2. Pingback: Sept Redditions | Bigger on the inside – Le dragon galactique

  3. Pingback: Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2021 : L à Z (par titre) – Planète-SF

  4. Merci de cet avis enthousiaste !
    Sur la question de l’unité que “Sept Redditions” forme avec “Trop semblable à l’éclair”, il s’agit bel et bien à l’origine d’un unique roman coupé en deux par l’éditeur américain — c’est qu’Ada Palmer nous a appris lors des Utopiales. Le tome 3 fonctionne de manière un peu plus autonome.

    • Avec grand plaisir, merci à vous pour la publication française de cette autrice ☺️
      Oui ça ne me surprend pas de l’apprendre, on le ressent vraiment mais ça se comprend aussi sur un plan économique. Je ne vois pas de quelle manière il aurait pu être publié en un seul volume vu sa taille :/ Je me réjouis de lire le 3 !

  5. Pingback: Seven Surrenders (Sept redditions) – Ada Palmer ***** – L'épaule d'Orion

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